L’histoire de la courtisane Soffia n’est pas moins lamentable.
Soffia, vers 1850, était la plus jolie, la plus admirée des danseuses de Tantah, la ville célèbre par sa mosquée et ses courtisanes. Le pèlerinage de l’une fait le grand succès des autres. Après la prière, l’amour !… Abbas, alors vice-roi, se rendit en bon musulman à la grande foire de Saïd-el-Badawoui, pour y faire ses dévotions. Les soirées à Tantah sont particulièrement plaisantes en temps de foire… Les lieutenants du souverain ne manquèrent point de chercher à le distraire… Dans le palais, aménagé pour cette auguste visite, on fit venir les chanteuses et les gawazi[21] les plus en vogue. Soffia n’eut qu’à paraître et le cœur inflammable du vice-roi fut pris. On crut d’abord à une fantaisie, dans son entourage, mais la passionnette d’une heure dégénéra en passion folle et la belle danseuse suivit au Caire son tyrannique seigneur. Il l’installa dans un palais superbe, monta sa maison sur un pied égal à celui des maisons princières et cela dura des mois… Mais un beau jour, une légère brouille étant survenue, la courtisane, se souvenant qu’elle était libre, abandonna ses richesses et reprit sa vie indépendante. Alors, le vice-roi la fit saisir, et, après avoir ordonné de lui infliger cinq cents coups de courbache, la fit transporter à Esneh, où sont confinées les prostituées de dernière catégorie ayant mérité quelque châtiment, — comme le Saint-Lazare du XVIIIe siècle français. La malheureuse ne survécut que peu de temps à ses blessures et à sa honte.
[21] Danseuses.
XVIII
Les récits de Sett-Nazira et de sa sœur étaient innombrables et d’un intérêt si puissant que ma cousine m’avouait avoir passé des nuits entières à les écouter. Je les quittai, emportant d’elles un inoubliable souvenir. Au retour de cette visite et dès que nous aperçûmes notre porte, une surprise nous cloua sur place. Hâtivement, on dressait des tentes, on suspendait des fanouss, on installait des bancs sur le seuil de notre voisin. Émilie, qui se tenait sous notre porche, me cria aussitôt :
— C’est le vieux d’en face qui est mort subitement à midi !
Au même instant un véritable hurlement de bête traversa l’espace. A ce cri, cent autres cris funèbres répondirent.
— Ya da ouiti ! Ya da ouiti ![22]
[22] Malheur sur moi !
— Comme on le pleure !… me dit Azma déjà tout émue et prête à mêler sa propre plainte à ce lugubre concert.