— Est-ce qu’on y va ?… demandai-je, ignorante des usages.
— Y songes-tu ? me répondit-on : que diraient les visiteuses de nous voir arriver sans robes de deuil ? Il faut d’abord aller changer de toilette.
Vite, Azma grimpa jusque dans sa chambre, se vêtit d’une galabieh noire — il y en a toujours en réserve dans chaque maison musulmane pour les visites de condoléance — puis, à ma grande surprise, elle enleva son bandeau de front en fine gaze blanche et le remplaça par un bandeau de soie noire, elle couvrit ses cheveux d’un mouchoir de coton noir, reprit son yechmack, sa habarra, et me regardant :
— Comme tu es étrangère, je pense que tu peux venir comme tu es ; c’est déjà assez que tu t’enveloppes d’une habarra au lieu de conserver ton chapeau comme toujours…
Dans la maison mortuaire, je ne vis rien d’abord qu’une masse confuse de femmes, couvertes de voiles sombres. D’ailleurs, l’affreuse plainte m’étourdissait, entrait dans mes oreilles en trous de vrille, me remplissant à la fois de surprise et de frayeur.
Nous dûmes enjamber une multitude de savates et d’escarpins pieusement déposés à l’entrée du vestibule, avant de parvenir à la chambre où se tenait la famille. Vaguement, j’entrevis, sur un matelas à terre, une forme rigide et tout autour d’elle des ombres s’agitant en mouvements désordonnés, tandis que les gémissements emplissaient la demeure. Je crus même entendre comme un bruit de claques retentissantes.
— C’est la veuve !… me dit Azma ; elle chante l’éloge de son défunt et les autres répondent… La pauvre !… as-tu entendu comme elle se frappe le visage, comme elle a de la peine… Ah ! on le regrette vraiment ce mort !
Bientôt la danse et les cris tournèrent au sabbat et je devinai que l’on emportait l’épouse à demi pâmée, hors de la chambre, où maintenant les laveurs de mort allaient pénétrer en maîtres.
On nous avait poussées dans une vaste pièce où le long du mur s’étalaient des chiltas, recouverts de lustrine noire. Dans les maisons où la mort a passé, nul ne doit s’asseoir autrement qu’à terre ; même pour les repas, qui se prennent autour du plateau. Les coptes et les israélites eux-mêmes suivent cet usage qui remonte très loin dans l’antique Égypte, et j’ai été fort étonnée, par la suite, de voir des familles appartenant à la haute aristocratie financière, habituées au dernier confort moderne, reprendre, aux jours de deuil, la coutume des ancêtres et manger comme les familles fellahas.
Bientôt la veuve et ses filles s’avancèrent et vinrent prendre place au milieu de nous. Le grand deuil les rendait encore plus brunes, la mère surtout était affreuse, avec ses yeux gonflés, sa pauvre face marbrée de taches où des marques des ongles saignaient encore. Sur leurs têtes et par-dessus le bandeau noir un grand voile était posé ; sous le menton, une sorte de guimpe semblable à celles que portent nos religieuses, achevait leur triste parure. Leurs ongles et la paume de leurs mains, étaient passés à l’indigo. Personne ne leur parlait. Les pleureuses autour d’elles, poussaient un cri aigu toutes les minutes, puis de temps à autre la femme qui semblait commander aux autres, entonnait une espèce de mélopée dont ses compagnes répétaient en chœur les derniers mots comme un refrain.