Dans la pièce voisine on apercevait par la porte largement ouverte, les ouvrières occupées à coudre les triples linceuls : un de coton, un de toile, un de soie. Les bandes d’étoffe, d’un blanc neigeux, se déroulaient entre les doigts des travailleuses, et l’on entendait, aux rares instants de silence, le petit bruit des ciseaux mordant l’étoffe.

Puis toute mon attention fut soudain attirée par l’entrée des cheïckas. Elles arrivaient d’un pas grave, vêtues de sombre comme il convient, et je ne pus retenir un mouvement de surprise en les voyant regarder dans le vide, sans paraître se rendre compte du lieu ni de l’entourage.

— Elles sont aveugles ! me dit Azma.

Je n’eus pas de peine à m’en convaincre, quand ces femmes furent près de nous. Les deux premières, soit que leur infirmité datât de leur naissance, soit que le mal en leur ravissant la lumière eût cependant respecté la forme de l’œil, n’étaient pas trop laides à voir. Mais que dire des deux autres ?… Ah ! l’horreur sans nom du visage de la plus vieille, visage ravagé, tiré comme avec un instrument de torture où la place des yeux apparaissait béante dans des orbites sanguinolentes !… La plus jeune montrait un œil complètement fondu, sous une paupière rapetissée et comme rentrée, tandis que l’autre œil saillait au dehors, blanc et dur, comme un œil de poisson cuit.

Je détournai la tête, ne pouvant supporter un tel spectacle ; mais bientôt, m’enhardissant à forcer ma répugnance, je pus constater que ces créatures ne semblaient point trop souffrir de leur disgrâce. Elles s’étaient assises non loin de nous et, paisiblement, elles buvaient à lentes gorgées le café onctueux qu’une esclave leur présentait : quand elles eurent achevé de vider leurs tasses elles songèrent à commencer leurs fonctions. La main en auvent sur la joue gauche, la bouche tordue par une affreuse grimace, elles entonnèrent les versets du Coran sur un ton aigu. Aussitôt, les pleureuses se turent. Mais bientôt monta de la rue une autre psalmodie plus grave.

— Les cheïcks ! me souffla Azma.

Aussitôt les cheïkas firent silence. Jamais dans l’Islam, même pour la prière, les femmes ne doivent mêler leur voix en public à celle des hommes. Si cette règle était enfreinte, le harem coupable serait méprisé des autres.

— Il n’est pas jusqu’aux mariages où les chanteuses ne se taisent immédiatement, dès que le chanteur installé en bas parmi les visiteurs masculins commence sa mélopée. Quand les cheicks se laissaient aller à goûter quelque repos, les voix glapissantes s’élevaient de plus belle au premier étage, puis les pleureuses reprenaient, continuaient ainsi la note barbare.

Nous partîmes sans avoir salué personne, selon l’usage oriental de ces sortes de cérémonies. La veuve est censée avoir trop de peine pour s’occuper d’autre chose que de sa douleur.

Le lendemain, Azma retourna seule à la maison mortuaire. Pour moi, cachée par les moucharabiehs, je pus suivre phase par phase la cérémonie des funérailles musulmanes, si nouvelles pour moi. Comme toutes les fenêtres étaient ouvertes chez le défunt je ne perdis pas un geste des ensevelisseurs. Après que ces hommes eurent inondé le pauvre corps à l’aide de grands seaux d’eaux brusquement vidés sur lui, ils passèrent rapidement une grosse éponge et essuyèrent les chairs déjà livides. Puis dévotement, selon les paroles consacrées, ils bouchèrent les ouvertures (sic) à l’aide de tampons d’ouate, — ceci afin de fermer toute issue à l’esprit du mal. On avait ensuite roulé le vieillard dans les trois linceuls, les deux premiers déchirés en étroites bandelettes, un peu à la façon du ligotage usité pour les momies ; pour le dernier, celui de satin, on s’était contenté d’en envelopper le mort comme d’un suaire en le liant au cou et aux pieds assez légèrement pour laisser les liens se dénouer facilement au cimetière ; car les fidèles doivent pouvoir montrer leur visage au jour du jugement, et leurs jambes doivent être libres, pour courir à l’appel du créateur.