Quand la toilette suprême fut terminée, on déposa le cadavre dans le cercueil commun à tout le monde : on recouvrit ce cercueil de cachemires brodés et d’un tapis de soie. A la tête, sur un bâton placé à cet effet, et drapé d’étoffes superbes, on posa la chaîne et la montre du mort, au sommet on avait déjà mis son turban, piqué d’un volumineux bouquet de soucis.

Le cortège se mit en marche.

D’abord les chameaux chargés de pains, de fruits secs et de dattes, que les distributeurs lançaient aux indigents par poignées, au passage. Deux buffles suivaient, prêts à être immolés aux portes du cimetière. Six porteurs d’eau offraient ensuite à boire gratuitement aux pauvres de la route en mémoire du mort. Immédiatement après, marchaient les parents, puis une école d’aveugles chantant à tue-tête et chacun sur un ton différent, ce qui produisait la plus étrange des cacophonies.

Des Fohas suivaient portant le Coran. Après, c’était le tour des thuriféraires. Le torse ceint d’une large serviette de cotonnade rouge et jaune, ils marchaient gravement, tenant devant eux l’encensoir fumant. Autour des chaînes de ces encensoirs s’enroulaient des guirlandes de jasmin, vite fanées par le soleil et la fumée du brasier. Par intervalle des hommes tendaient aux thuriféraires les fleurs et les feuilles de plantes à essence qu’ils tenaient prêtes sur des plateaux d’argent. Avec un grain d’encens ou de myrrhe, l’autre prenait une poignée de feuilles ou quelques fleurs qu’il jetait sur les charbons incandescents. On entendait crépiter les tiges fraîches et une fumée âcre s’élevait aussitôt. Mais le mélange odoriférant s’opérait bien vite, et les visages des officiants disparaissaient sous un nuage bleuâtre, toute la rue s’en imprégnait. A leur passage, l’air s’embaumait et je croyais voir un simulacre fantastique de nos processions de France.

Il y avait encore les mougahouarines. Ceux-ci allaient d’un pas mesuré, scandant chaque geste d’un vigoureux coup de lanière sur leurs minces tambours (baare) plats, produisant un bruit lugubre.

Enfin le cercueil, porté très haut, par les serviteurs et les amis les plus humbles. Derrière, les pleureuses agitaient leurs mouchoirs teints d’indigo, et tordus en forme de cordes, appelant le mort des noms les plus doux et faisant retentir l’air de leurs lamentations abominables.

Voici un exemple des litanies qui se répètent devant la couche funèbre et aux obsèques. Je l’ai copié dans une traduction de Nyma Salya, Harems et Musulmanes :

Ah ! ah ! ah !

Ah ! pauvre moi qui suis seule au monde ![23]

[23] C’est la veuve qui est censée parler en ce moment.

J’étais déjà dans la peine, me voilà dans le malheur, qui élèvera mes enfants ? qui s’intéressera à eux ?

Ah ! ah ! ah !

Viens, ô toi qui portais de jolis souliers, un joli tarbouche !

Les fèves vont verdir puis sécher, et tu ne les verras plus jamais !

Quelles que soient les larmes que nous versions, nous ne pouvons te rappeler à nous, ô mon maître !

Les jours passent et nous laissent dans notre douleur !

Ia daoouiti !

Ab ! ah ! ah !

Je n’ai plus personne à présent ; les amis ont fui pour jamais !

Ah ! combien avec toi, la vie était douce, à homme qui es parti avant nous !

Comme un bouquet de fleurs dont le lien est rompu, nous voilà séparés et flétris.

Ah ! ah ! ah !

Ah ! combien la vie est chère !

Tu as crié, par trois fois avant de rendre l’âme !

Tu étais très malade, tu as bu la maladie et tu es parti avec elle ! ô toi ! aimé du prophète, comme ton oncle parti avant toi, salue le prophète !

Ia daoouiti !

Ah ! ah ! ah !

Nous avons plus de peine que nous n’en pouvons supporter, qui va seulement nous dire à présent : « Qui êtes-vous ?… »

Tu étais le maître de la maison et de nous tous, personne n’était au-dessus de toi !

Ah ! rien n’égale le maître ! Qui va nourrir cette femme ? Qui élèvera ses enfants ?

Ia daoouiti !

Ah ! ah ! ah !

Ta fortune faisait notre joie. Tu as bâti trois maisons, tu as acheté des terres et nous t’avons enlevé du lit pour te mettre dans le cercueil ! Mais je t’annonce que nous t’avons couvert de cachemires…

Ia daoouiti !