Et cela continue ainsi… tous les mérites, toutes les vertus, toutes les prouesses du mort sont vantées pour augmenter le regret de ceux qu’il laisse.

On remarquera par les quelques strophes citées plus haut, que la question matérielle domine. Qui nourrira cette femme ? Qui visitera ces enfants ? Ici plus qu’ailleurs, l’omnipotence du mâle et les bienfaits qui découlent de sa présence se font mieux sentir que dans tout autre pays. Les féministes ne seraient guère comprises en affirmant l’égalité des sexes et en réclamant l’indépendance de la femme. En Orient, le mari disparu, c’est le désastre. Beaucoup de veuves ont conservé les usages antiques et se rasent la tête le jour de leur veuvage. Toutes, sans exception, se trempent les pieds et les mains dans l’indigo et tendent leurs maisons d’étoffes noires, depuis le plafond jusqu’aux tapis. Les draps de lit, le tulle des moustiquaires, les rideaux, tout est noir… Il n’est pas jusqu’aux tasses dans lesquelles est servi le café quotidien, qui ne s’endeuillent elles aussi d’un large liseré noir. Cet usage est général et paraît même encore plus exagéré chez les épouses chrétiennes.

Aux funérailles, la veuve, les parents et les amies suivent le corps en voiture jusqu’au cimetière. Là se place une cérémonie spéciale à l’Islam. Tandis que les pauvres sont piteusement enfouis à ras de terre comme des bêtes, le visage tourné vers la Mecque, la tête et les pieds dépassant le suaire, les êtres assez fortunés pour s’offrir un caveau y sont descendus et déposés non point dans une bière, ni sur des tréteaux, mais à même le sable !… On juge de l’épouvantable tableau qui s’offre aux croque-morts, chaque fois qu’ils amènent une proie nouvelle aux larves sans nombre, qui peuplent cette obscure demeure.

Cette coutume a donné lieu à une des plus effroyables superstitions que je connaisse tant au point de vue du courage qu’elle demande à celles qui l’accomplissent que par rapport à ses résultats presque certains au point de vue humanitaire.

Quand une femme a un enfant infirme ou débile, son entourage ne manque point de crier au sortilège. Surtout la belle-mère et les parents du mari.

— Comment mon fils aurait-il créé un monstre, lui si fort, si beau ?

Pour toutes les femmes musulmanes, le fils est un dieu qu’elles voient revêtu de toutes les splendeurs et de toutes les qualités. Donc, le père de l’enfant étant a priori jugé incapable de produire autre chose que de la beauté, la mère forte et bien portante, il faut s’en prendre aux Ibliss (esprits du mal). Sûrement un de ces Ibliss est dans le corps du petit et le tourmente. Que faire ?

Après avoir essayé les remèdes, les incantations, les zahrs — dont je parlerai — on se chuchotte à l’oreille la terrible chose ! Il n’y a plus que la tourba (la tombe !).

La mère résiste, supplie qu’on lui épargne ce supplice. Mais les vieilles femmes de la famille sont inflexibles. Il leur faut chasser le mauvais esprit et pour la décider on a recours à l’argument suprême.

— N’aimes-tu point ton fils ? Ne veux-tu pas essayer de lui rendre sa forme naturelle que le démon lui a ravie ?