Après le retour de la famille à la maison que le mort vient de quitter, les lamentations redoublent. En bas, sous la tente, les visiteurs s’installent et écoutent les versets du Coran en dégustant le café que l’on sert à chaque nouveau venu. En haut, au harem, les pleureuses font rage. Cela dure ainsi trois jours et trois nuits, puis tous les jeudis jusqu’à la soirée du quarantième jour. Alors, pour les hommes, le deuil est considéré comme terminé. Les femmes le gardent un an, mais tout tapage a cessé dans la maison et les pleureuses et leur suite vont porter ailleurs leur ululement féroce…

Pour la voisine, je sus bientôt que le malheur se compliquait d’une véritable catastrophe. Le vieillard, qui l’avait rendue mère et élevée au rang de maîtresse du logis, ne s’était point cru obligé de libérer son esclave par le mariage. Elle ne lui avait point donné d’héritier mâle… et voici que le père mort, les trois filles se voyaient presque complètement dépossédées par un oncle qui revendiquait les biens du défunt. Jamais, dans la famille, on n’avait accepté les trois gentilles mulâtresses. Vrai Circassien irréductible, l’oncle ne pardonnait pas à son frère de n’avoir point, à son exemple à lui, contracté union avec une fille de sa race. Et, fort de son droit qui lui permettait de revendre l’esclave, mère des jeunes filles, redoutant un peu l’opinion, cependant — car, en général, le préjugé de la couleur ni celui des castes n’existent en Égypte… — il se contentait de chasser la pauvre Abyssine, pleurant de toutes ses larmes le maître défunt et le bonheur perdu.

Ce fut par un brûlant après-midi, à l’heure où la sieste retient au lit la majeure partie des habitants du quartier, que l’affreuse séparation s’accomplit.

Les filles, enroulées dans leur sombre habarra, furent jetées dans une voiture fermée et conduites au train qui devait les amener au village, chez la tante circassienne, où leur servitude commençait ; la mère, triste épave, demeurait sur le seuil, son pauvre bagage d’esclave posé à ses côtés, et tenant encore, en ses mains crispées, la bourse de soie renfermant les quelques pièces d’or qu’on lui laissait.

La voiture s’ébranla. Alors, la malheureuse s’effondra à terre contre le porche, et de chez nous on pouvait entendre ses lourds sanglots. Puis, un voisin charitable s’avança vers elle, ramassa les hardes qui traînaient autour de la femme et, passant son bras sous le sien, doucement il l’entraîna vers l’inconnu.

Le soir, dans le grand hall où toute la famille était réunie, on parla de l’événement. Je ne pus parvenir à maîtriser l’indignation qui me soulevait au seul souvenir de cette misérable tombant tout à coup du sort le plus enviable, le plus paisible, à l’horreur de cet abandon si complet… Mais les autres secouaient la tête :

— Oui, certes ! cette femme est à plaindre ! son maître a mal agi en ne l’épousant pas sur ses vieux jours, lui qui la traitait en épouse véritable…, mais pouvait-il prévoir une mort si rapide ? Il ne croyait pas, d’ailleurs, que son frère se montrerait si dur !… Cependant, ce frère aussi est dans son droit… Il aurait pu se montrer plus impitoyable encore, et vendre cette esclave. Il ne l’a pas fait. C’est un juste !

Un juste !… Je songeais à ces choses toute la nuit. Bien que, constamment, autour de moi, j’entendisse vanter les bienfaits de l’esclavage musulman, tout mon être se révoltait à l’idée qu’une mère, parvenue au déclin de ses jours, pût ainsi se trouver jetée à la rue et séparée brutalement de ses enfants, repoussée comme une bête galeuse…

J’ai rencontré, quelques années plus tard, une autre esclave — Circassienne celle-ci — appartenant à un pacha millionnaire. Ce pacha avait deux filles de cette femme et la traitait tout à fait comme une épouse. Mais il avait aussi deux autres compagnes, avec lesquelles il était légalement marié. Ces deux créatures avaient juré à l’esclave une haine mortelle. Un beau matin, à la suite d’une altercation un peu vive, elles décidèrent leur vieux mari à libérer son esclave. La pauvre créature fut mise sur le pavé, avec pour toute fortune, son acte d’affranchissement et quatre guinées… D’abord elle essaya d’utiliser les faibles ressources dont elle disposait. Elle chercha de menus travaux de couture, mais la vie du harem prépare mal les femmes à la lutte quotidienne ; manquant d’habitude, elle réussit à grand’peine à trouver quelques clientes que sa lenteur ne pouvait satisfaire. Ignorant presque tout du monde où elle n’avait pas vécu, rebutée dès les premières difficultés, elle s’en alla frapper un soir à la porte complaisante d’une proxénète qui la reçut, et… la garda. Pas plus cette femme que la pauvre Abyssine citée plus haut n’ont jamais revu leurs filles.

Ces exemples sont rares, je dois le dire. Mais il suffit qu’ils puissent exister, pour que toute âme humanitaire se réjouisse de l’abolition de l’esclavage qui permit de telles choses en ce beau pays où chacun, semble-t-il, devait être heureux.