XIX

A quelque temps de là, je rencontrai pour la première fois le khédive Tewfick.

Fils du vice-roi Ismaël pacha, petit-fils du farouche Ibrahim, Tewfick n’avait rien pris à ces ascendants terribles. Ni débauché, ni prodigue, ni fastueux, le jeune souverain exagérait peut-être les vertus bourgeoises que, seul de sa race, il possédait. Le premier entre tous, il n’eut qu’une femme issue d’une grande famille turque, et les esclaves de son palais demeurèrent uniquement des esclaves, sortes de demoiselles d’honneur ; plus soumises au service de la vice-reine qu’au sien propre. Le ménage khédivial passait pour un ménage modèle.

Amina-Hanem était remarquablement jolie. De moyenne taille, elle portait haut sa tête charmante, aux traits fins, que surmontait une magnifique couronne de cheveux d’un châtain doré toujours tressés et entremêlés de fils de perles. Son teint avait cette pureté, cette pâleur un peu ambrée des teints de religieuses qui ne voient guère le grand jour. La bouche mignonne, charnue, aux lèvres très rouges, corrigeait la gravité du visage que deux grands yeux lumineux achevaient de magnifier. La souveraine parlait déjà notre langue et la langue anglaise avec une égale perfection. La première aussi, elle adopta nos modes françaises, qu’elle continue à faire admirer dans le monde turc, par la grâce avec laquelle elle a su les faire siennes. J’ai plusieurs fois revu la khedivah et toujours j’ai conservé la même impression délicieuse. Amina Hanem est une princesse exquise. Elle se montrait alors dans tout l’éclat de sa jeune beauté. Des quatre enfants, vivants aujourd’hui, trois seulement étaient nés à cette époque. Le prince héritier Abbas-Helmy, khédive actuel, son frère Mohamed-Aly et l’aînée des princesses Hadiga Hanem. Je garde le souvenir du khédive enfant avec une surprenante clarté. C’était à Choubrah, la promenade à la mode, dans le temps. Je faisais avec mon amie, Sophie de S…, mon troisième tour de voiture, quand elle me dit :

— Regardez, voici les petits princes…

Dans un landau qui venait vers nous en sens inverse, j’aperçus une femme âgée, l’air distingué et sobrement vêtue, accompagnée de deux garçonnets de six à huit ans. Ses enfants avaient un costume de drap noir et portaient les longs bas rouges si usités à ce moment. Ils étaient coiffés du tarbouche national. Comme la voiture allait au pas et passa tout contre la nôtre, je pus facilement voir les mignons visages qui se tournèrent précisément de notre côté et s’éclairèrent même d’un joli sourire à notre adresse. Les princes étaient blonds tous deux et avaient entre eux une vague ressemblance, mais le futur khédive semblait déjà pénétré de sa probable grandeur et tout, dans son maintien, dans ses gestes, dans son regard volontaire surtout, le différenciait de l’autre, vrai bébé rieur et joufflu.

J’avais rencontré le khédive tout à fait par hasard, à ma seconde visite au palais de la princesse S… Elle avait été malade et le souverain venait la voir, en neveu bien appris. Comme la visite se faisait incognito, personne n’avait été prévenu et j’arrivais à peine quand le khédive lui-même parut. Comme je m’apprêtais à me retirer, il s’enquit de mon identité et, de façon fort courtoise, m’adressa la parole dans le français le plus pur. Il me dit qu’il espérait que je me plairais dans son pays et qu’il aimait beaucoup le mien, sans le connaître… Je ne devais jamais plus le rencontrer autre part que dans la rue.

On a reproché à Tewfick ses hésitations permanentes, ses faiblesses sans nombre et surtout son manque de courage devant la révolte d’Arabi. De fait, il ne fut rien moins que lâche. Acculé par les folies de son père Ismaïl à une situation insoutenable, il recueillit de son mieux l’héritage bien difficile qu’on lui laissait. Malheureusement, comme il advient trop souvent dans ces dynasties, il a supporté le lourd fardeau de haine et les revendications sans nombre d’un peuple réduit aux derniers degrés de la rage contenue pendant tant d’années de servitude et de misères.

Les prédécesseurs, qui avaient constamment pressuré ce peuple égyptien, étaient morts pleins de jours et de gloire. Ismaïl continuait à bénéficier dans son exil enchanteur de toutes les douceurs d’une colossale richesse et le pauvre Tewfick, qui seul avait parlé de réforme et qui, chaque jour, essayait de réduire la dépense, fut accusé de tous les méfaits et chargé de tous les mépris. S’il n’eut rien d’un satrape oriental, il fut du moins l’homme que promettait sa face tranquille, au teint pâle, l’homme doux et gras, l’époux paisible qui ne connut point les intrigues de harem, qui ne fit coudre aucune femme ni aucun ministre dans des sacs, qui ne noya ni n’empoisonna aucun de ses proches. Il mourut pieusement dans son lit, et fut pleuré de même par son entourage.

On l’a accusé d’avoir vendu l’Égypte à l’Angleterre, mais celle-ci était bien de force à la prendre toute seule. Les turpitudes du bas peuple égyptien se mettant sous la bannière du néfaste Arabi-Pacha, et les hésitations de la Chambre française refusant de marcher avec Gambetta à la défense d’une nation où les intérêts français étaient si puissamment représentés, ont achevé la conquête d’Albion. Conquête si facile, que les rares coups de canon vinrent frapper seulement les maisons désertes et les hôpitaux !… Quelques hommes débarquèrent aux sons des fifres, et tout fut dit.