La jeune fille, prudente, contrairement à son ordinaire, alla vérifier si les portes étaient bien closes et si nous étions bien seules. Minutieusement, elle inspecta les serrures, les fenêtres et regarda même sous les canapés qui garnissaient la pièce en compagnie de douze fauteuils.
— C’est donc un secret d’État que vous allez me confier ? demandai-je, amusée par toutes ces précautions.
Elle ne comprit pas tout de suite, Mais, sitôt qu’elle eut deviné, elle murmura, les dents serrées :
— Je ne sais pas si mon récit est tel que vous dites, madame, mais il ne faut pas en rire ; croyez-en votre petite Sta-Abouha, il y a tant de choses de notre pays que vous ne connaissez pas encore ; et je puis, sans aucun doute, vous affirmer que, si une seule personne dans ce palais, ici, pouvait se douter que je vous l’ai raconté, je recevrais la courbache ou pis peut-être…
— Vous me faites trembler ! dites vite, je serai discrète.
— Oh ! je suis sûre que vous ne me trahirez pas… Écoutez :
« Ceci se passait il n’y a pas très longtemps, sous le règne d’Ismaïl-Pacha, quelque temps après l’ouverture du Canal… Une des princesses de la famille, que je ne puis nommer, avait épousé un pacha qu’elle n’aimait guère et trompait, d’ailleurs, sans se gêner en aucune sorte. Mais, comme elle était de race vice-royale, elle ne permettait pas que ce mari lui rendît la pareille dans son palais… Cependant, le pacha avait le cœur tendre ; il aurait pu, comme tant d’autres, se contenter des plaisirs du dehors et mener la vie folle de tous ceux de cette époque… Les Européennes faciles et belles ne manquaient point, et il était assez riche pour s’offrir les plus aimables. Mais il avait rencontré dans les couloirs de sa maison une délicieuse esclave circassienne, blonde, frêle, toute jeune, l’air timide, le regard pur… Il la désira tout de suite. Elle céda, un peu par crainte, d’abord, beaucoup par tendresse par la suite ; car, au contraire des autres maîtres, il était bon, et elle ne tarda pas à trouver auprès de lui l’oubli et la compensation des tourments sans nombre que lui infligeait la princesse.
« Une rivale dénonça les amours du pacha et de la pauvrette.
« La princesse fit attacher son esclave et s’amusa tout un après-midi à lui brûler l’intérieur des cuisses avec un fer rougi à blanc.
« L’enfant guérit ; mais des complications s’étaient produites, elle boita ! Pourtant, le pacha l’aimait comme une maîtresse, et non comme une esclave. Il le lui prouva en la prenant sur ses genoux la première fois qu’ils se trouvèrent seuls.