« — Ma chérie, mon petit agneau ! Je te vengerai, tu sortiras d’ici, j’en fais serment et je te ferai une vie si douce que tu ne te souviendras plus de ce que l’on t’a fait souffrir à cause de moi…
« La pauvre fille écoutait, ravie, les paroles du maître ; et elle pleurait de reconnaissance, sa jolie tête enfouie sur l’épaule complaisante.
« Peu de jours après, on célébrait au palais la grande fête du Courban Baïram[26] (fête du Mouton). Il est d’usage, pour ce jour-là, de sacrifier un ou plusieurs moutons, dont la famille et tous les pauvres des entourages doivent avoir leur part. Sur toutes les tables, le festin est le même. C’est la fête du sacrifice, instituée en mémoire de celui d’Abraham dans le désert. Par hasard, le pacha mangeait à la table de sa femme. Après divers mets, on apporta un plat recouvert soigneusement. La princesse, avec un sourire féroce, leva le couvercle.
[26] Du turc Courban, sacrifice.
— « Seigneur, dit-elle, je sais combien vous aimez les petits agneaux, j’ai cru bien faire en faisant immoler et cuire celui-ci, à votre intention.
« Dans le plat, parmi les feuilles de romarin, était posée, sous la chevelure ruisselante de sauce et de graisse, la tête adorable de la favorite…
« Le pacha ne tua pas la princesse. Longtemps, il voyagea loin d’elle, sous divers prétextes. Si grande est la lâcheté des hommes qu’il n’osa pas même dénoncer le crime abominable de celle qu’il tenait de la main même du souverain… Mais il ne lui pardonna jamais. »
Ce récit m’avait impressionnée à un tel point, que, malgré moi, je ne pouvais croire à son effroyable horreur. Je conjurai Sta-Abouha d’être sincère. Elle avait voulu m’éprouver, sans doute, une telle histoire ne pouvait être vraie ?…
La petite Égyptienne eut un tel regard de haine en me montrant les murs de ce palais qui nous abritait, et trouva de tels accents pour me dire :
— Tout est vrai ! croyez-en Sta-Abouha !… Tout !… Et ici, ces pièces qui furent les appartements d’Ibrahim, le vice-roi terrible, bien avant d’appartenir à mes maîtres, si vous saviez… Ah ! si vous saviez ce qu’elles ont vu !… »