Je demeurai muette, prise de terreur devant les abominables mystères que je venais seulement d’entrevoir et qu’à présent je redoutais de connaître jusqu’au bout.
Cependant, malgré l’amertume de ses paroles, je voyais bien que l’humble et ardente Sta-Abouha aimait encore sa princesse.
Quand on ne l’avait pas punie ou grondée, elle trouvait, pour excuser les caprices des grands, même quand ces caprices revêtaient les formes les plus étranges, une indulgence que je ne pouvais admettre alors ; les mots prenaient, sur les lèvres de cette enfant à demi sauvage, une extraordinaire saveur. Ses moindres réflexions dénotaient un rare esprit d’observation, une nature vibrante, douée de la plus fine ironie.
Ensemble, ce matin-là, nous continuâmes la visite du sérail.
Bâti sur le modèle de ceux de Stamboul, le palais, malgré une vétusté évidente, avait vraiment grand air.
Vu de l’avenue qui y conduisait, il se dressait magnifique, parmi d’épais massifs de verdure, tout au bout d’une allée superbe.
Ses appartements de réception et les chambres des princesses se montraient d’une richesse inouïe. On avait prodigué à foison les ornements d’or et de marbre. Ses plafonds, pour la plupart cloisonnés dans le style arabe, ravissaient les yeux par la magie savante de leurs couleurs. Les fenêtres et les portes, de dimensions colossales, assuraient une ventilation merveilleuse. L’escalier magnifique s’ornait d’une double rampe de porphyre et d’or.
Dans les pièces destinées aux innombrables esclaves, le mobilier était presque partout pareil. Un ou deux lits de fer à colonnes peintes, recouverts de moustiquaires de gaze épaisse, bleue ou rose, un large divan placé devant les fenêtres, une armoire très modeste, une table de bois blanc et quelques chaises. Sur la table, le techte de cuivre ou d’étain et l’aiguière pour les ablutions.
Chez les plus âgées, le mobilier s’augmentait d’un samovar en cuivre poli, posé, comme un ami, dans l’endroit le plus apparent de la chambre, d’un tapis de prières soigneusement plié, et d’un ou deux livres du Coran. Le lit ne se faisait que le soir. Dans le jour, les couvertures et l’unique drap se plaçaient, roulés en quatre, au pied du lit, avec les deux coussins. Dans les coins, un ou deux tabliijas, sortes de tables rondes très basses, où les femmes ont coutume de faire le café et de préparer les boissons. Comme elles affectionnent particulièrement d’être assises à terre sur leurs talons, à la turque, d’autres tables seraient inutiles. Il leur faut un objet qu’elles puissent mettre à leur portée. Presque toutes les esclaves gardaient dans l’unique armoire leurs petites provisions personnelles, fournies par les libéralités de la princesse : café, thé, sucre, fleur d’oranger, eau de rose, eau de la reine[27].
[27] Eau de cologne (Moyet-Malaka).