Le coffre renfermait les galabiehs et le linge. Ce coffre, à lui seul, constituait une des originalités de l’appartement. Ne ressemblant en rien à nos malles européennes, il affectait bien plutôt la forme des antiques caisses à bois. Fait de sapin vulgaire, il était généralement passé au brou de noix et incrusté de nacre ou d’ivoire, travail grossièrement fabriqué à Assiout.

Chez les négresses, ces coffres étaient tous de provenance fellaha, et je ne sais rien de plus drôle que leur apparence. Que l’on se figure la vieille malle en longueur, au couvercle rebondi, usitée au temps de Louis-Philippe. Mais ici, au lieu d’être revêtue de poils de sanglier, la malle supportait, ni plus ni moins qu’un cercueil, une deuxième enveloppe de zinc. Ce zinc, peint de couleurs tout à fait extraordinaires, bleu, rouge, vert, dans les tons les plus crus, se recouvrait, par places, d’une sorte de poudre d’argent ou d’or, qui faisait de ces coffres des objets rutilants comme autant de soleils, à la moindre clarté de jour entrant dans la chambre. Ils sont encore très employés dans les trousseaux de mariée de village. On les promène avec orgueil par la ville, sur les charrettes nuptiales.

Dans ces commodes improvisées, les esclaves d’alors serraient leurs effets, jamais bien nombreux. Les Orientales ne font guère que la quantité de vêtements nécessaires au moment même. Une femme qui n’est pas du peuple, considérerait comme une honte de porter le moindre objet raccommodé ; au premier trou, la robe, les bas ou le linge sont donnés aux esclaves des cuisines.

Les esclaves blanches ne pouvaient faillir à cette coutume. Elles recevaient, à cette époque, chez la princesse C…, six galabiehs de toile ou d’indienne, pour l’été, quatre en lainage pour l’hiver et deux galabiehs de soie aux fêtes du baïram. En outre, elles avaient encore quatre paires de mules et deux paires de souliers de satin pour les sorties, sans compter les cab-cab, sortes de sandales de bois à hauts talons, que les Orientales portent pour aller au bain, faire leur toilette et les grands nettoyages de la maison ; toute occupation, en un mot, où elles risqueraient de se mouiller… Car l’eau joue un rôle important dans la demeure égyptienne. Que les chambres soient planchéiées ou dallées de marbre ou de pierres (dalles de Tourah), plusieurs fois par semaine l’eau doit ruisseler un peu partout. Qu’il se cache sous les lits ou sous les divans un monde de choses innommables : vieilles chaussures, linge sale, objets de rebut, couvertures ou vieux habits, cela ne fait rien à l’affaire, si le plancher est humide, si les dalles brillent, la maîtresse de maison est fière. Cela, et le plus ou moins de blancheur des housses recouvrant les divans et les sièges, constituent la grande propreté orientale. Le dessous des meubles, les coins et surtout la cuisine, souci constant de la ménagère de chez nous, demeurent, en général, d’une saleté repoussante dans presque tous les milieux, exception faite, à l’heure actuelle, de quelques grandes maisons indigènes, installées complètement à la mode européenne ; mais ces maisons sont malheureusement bien rares, et presque toujours, d’ailleurs, les soins de l’intérieur en sont confiés à quelque gouvernante allemande ou française.

Sur presque toutes les fenêtres des chambres d’esclaves, on pouvait voir les mêmes plateaux de faïence grossière qui se trouvaient chez la cousine Azma ; ces plateaux, en forme de carrés longs, supportaient l’armée des gargoulettes rebondies ayant, avec leurs formes pleines, leurs minces goulots terminés par les couvercles de métal, un faux air de petites bonnes femmes étranges, se rendant à quelque office. A côté du plateau de faïence, un autre plateau rond, plus petit, fait de cuivre ou de bois, sur lequel étaient posés la canaque et les fanaguils en forme de coquetier. Car c’était une des gloires des esclaves de grande maison de pouvoir s’offrir entre elles de chambre à chambre, une hospitalité généreuse, plus vaste même selon le degré de protection dont elles jouissaient au palais. Certaines se permettaient même d’imiter en tout la maîtresse, dont elles avaient les faveurs, et oubliant qu’elles avaient elles-mêmes passé les plats ou servi l’eau à la table d’Hanem Effendem[28], peu de jours ou peu de mois auparavant, traitaient chez elles d’autres compagnes moins gâtées du sort, qu’elles s’essayaient à éblouir de leur prestige récent.

[28] Hanem Effendem : La grande dame, la maîtresse ; titre employé seulement pour les princesses.

Les visiteurs étaient représentés pat les Eunuques. Presque toujours au mieux avec les Circassiennes, ils avaient le don de se faire choyer par elles de mille façons. Connaissant toutes les petites nouvelles, sortant beaucoup pour les promenades et les visites des princesses, sans compter les courses dans les magasins, ils rapportaient avec eux un peu de cette atmosphère du dehors, également chère aux pensionnaires des couvents, aux filles soumises et aux femmes orientales.

Pour ces éternelles désœuvrées, à la curiosité naturelle aux créatures qui ne savent plus rien du monde, venait se joindre l’espoir, souvent illusoire, de connaître un jour certaines de ces merveilles dont l’Eunuque leur vantait le charme. Il suffisait d’un mariage pour les rendre non pas complètement semblables à ces Européennes qu’elles enviaient souvent, mais du moins maîtresses de leurs actes, pouvant à volonté faire atteler leur coupé ou se rendre chez telle amie qui leur plairait.

L’Eunuque pour cela était tout puissant. Par la facilité qu’il avait à pénétrer dans les demeures les plus fermées, il arrivait à se constituer un cercle illimité de relations, dont beaucoup ne manquaient point de puissance. Un mot dit au hasard sur l’esclave qui souhaitait s’établir pouvait parfois décider du sort de la prisonnière. Aussi, de quels soins, de quelles attentions les Eunuques étaient-ils l’objet de la part des esclaves blanches… A ces vues intéressées s’ajoutait encore pour les plus jeunes, deux autres sortes d’intérêt : la peur des coups et des sévices qui est au fond de toute âme dépendante, et, plus encore peut-être, une façon de commerce, mi-amical, mi-amoureux, entre les Eunuques et les esclaves adolescentes. On m’a dit que ce commerce n’était point toujours licite. Une vieille calfa m’a même confié avoir été le témoin d’une exécution impitoyable dans le palais où elle avait grandi avant de devenir la femme du vieil avocat chez qui je l’ai connue.

Cette femme me raconta que sous le règne d’Abbas, une jolie Géorgiennne, mariée à un officier égyptien et chez qui était la calfa alors presque enfant, avait eu des complaisances pour le chef Eunuque de sa maison. Le mari, prévenu, fit couper les mains à l’Eunuque et fouetter sa femme. Mais, comme l’Eunuque était d’une intelligence remarquable, et fort utile au maître pour le bon gouvernement de son intérieur, après réflexion, il le fit soigner et le garda.