Un jour, rentrant à l’improviste, il surprit la dame en train de prodiguer à son serviteur de nouvelles marques de ses regrets et de sa sympathie ; alors il les fit coudre dans un sac et jeter au Nil…
Sta-Abouha, elle, m’avoua être bien avec tout le monde, mais n’avoir de véritable affection pour personne.
— A quoi bon ? disait-elle en son amusante philosophie, on ne sait jamais ici si l’on reverra ces mêmes visages le lendemain. Il faut essayer de faire sa vie si l’on peut !…
XX
Nous étions parvenues, tout en causant, jusqu’à une vaste chambre dont la porte était entr’ouverte. Une voix très douce nous dit :
— Tffadal !…
La propriétaire de cette chambre nous souriait. Nous entrâmes. Sta-Abouha tout bas m’avait dit :
— C’est une ancienne esclave albanaise que le feu maître, père du prince a aimée. Comme elle n’a pas d’enfants, elle n’était rien ici ; alors, la princesse en a eu pitié, et l’a gardée quand même. Elle est très bonne et très pieuse, tout le monde l’aime ici.
Dans le fond de la pièce, la calfa était assise sur les chiltas recouverts de soie écarlate. Elle fumait tranquillement une longue pipe de terre brune, comme on n’en voit plus guère aujourd’hui. C’était une femme de soixante ans environ. Ses cheveux, teints au henné, lui composaient un masque étrange, leur couleur rouge jurait terriblement avec la pauvre face exsangue, les traits émaciés et la bouche édentée de notre hôtesse. Sa seule beauté était demeurée en ses yeux. Des yeux d’un bleu sombre, aux larges pupilles, aux lourdes paupières ; des yeux de tendresse, d’intelligence et de passion, dont le sel des larmes n’avait pu détruire la voluptueuse langueur.
Cette femme avait pu espérer être princesse. Le caprice d’un soir l’avait retirée de l’humble troupeau d’ignominie et voici qu’une autre, moins aimée pourtant, avait pu donner au maître ce fils que ses entrailles à elle n’avaient point conçu. L’autre avait pris sa place et maintenant, le pacha mort, la délaissée ne devait qu’à la magnanimité de sa rivale de n’être pas jetée à la rue et de pouvoir achever de mourir paisiblement dans ce coin du palais, elle qui avait rêvé d’y commander en maîtresse souveraine…