Quelle chute lamentable, pour cette pauvre âme d’esclave orgueilleuse, ravalée au rang des plus humbles de ses compagnes !… Elle se consolait en élevant une délicieuse fillette, que la princesse lui avait permis d’adopter. L’enfant avait maintenant douze ou treize ans… Elle était blonde, de ce blond spécial aux Turques, qui donne à la chevelure des tons de blé mûr. Ses yeux bleus s’ouvraient, limpides, à la vie qu’elle croyait bonne, n’en ayant connu que les contentements, résumés pour elle en cette chambre où son petit lit se dressait contre le grand lit de la calfa qui l’aimait… Au moment où je la vis, elle épelait sagement dans le livre que tenait un vieillard magnifique, à la barbe argentée, au front de pur ivoire, vêtu d’une robe somptueuse, coiffé d’un turban couleur de neige, et qu’on me dit être le Hodja[29].

[29] Professeur de Coran.

Le tableau était d’une apaisante douceur. Ces trois êtres, la femme, le vieillard, la toute jeune fille, représentaient une page admirable de l’antique vie orientale. La résignation, la sagesse, l’espoir, se lisaient sur les visages des personnages réunis dans cette pièce, si différents cependant, par le rôle qu’ils devaient sans doute jouer dans le vaste monde, mais semblables par la foi, cette foi musulmane qui nivelle à sa guise toutes les races, toutes les classes et toutes les volontés. Et de les voir ainsi, si loin de moi-même et de la terre entière, en ce palais d’un autre âge, le vieillard et l’enfant penchés du même geste pieux, sur le livre du prophète, la calfa écoutant de son air grave les versets connus, je me crus tout à coup transportée bien loin de la société actuelle, remontant les âges dans ce monde musulman où rien ne change, jusqu’aux époques fabuleuses de son immense grandeur.

Ce fut Sta-Abouha qui, de son rire d’oiselle, rompit le charme. Familière comme un moineau, elle vint tendre au vieillard sa petite main fraîche.

— Bonjour, père !…

Le Hodja effleura cette main de ses doigts pâles.

— Bonjour, petite !

Ils s’entretinrent ensemble un moment…

— C’est lui notre maître à toutes ici ; il m’a appris à lire, me dit la pétulante fellaha, très fière de son mince bagage d’érudition.

Mais le vieillard l’interrompit avec un sourire malicieux :