— Si je n’avais pas eu d’élèves plus attentives, Sta-Abouha, il y a longtemps que j’aurais renoncé à rien apprendre à personne…

Et comme la petite faisait mine de bouder, il ajouta tendrement :

— Ne te tourmente pas, enfant. Les oiseaux du ciel ne savent pas lire dans les livres, mais leurs chansons réjouissent pourtant le cœur des hommes. Allah ne t’a pas créée pour le travail ; contente-toi d’être un passereau joyeux, en attendant de devenir une bonne épouse et une tendre mère. A chacun sa tâche, ma fille !…

Il avait passé sa longue main fine dans les cheveux crépus de ma petite amie, qui s’était assise à ses pieds et il me parut ainsi plus patriarcal encore, plus grand et plus beau dans ce simple geste paternel. Mais déjà Sta-Abouha lui parlait de moi, lui racontait mon histoire, qui lui semblait tout à fait extraordinaire. Le vieillard me regarda.

— Tu as quitté ton pays, ta famille pour suivre notre fils Sélim ?… C’est bien cela !… Puisse Dieu t’éclairer et te donner le désir de devenir musulmane !…

Puis, comme un peu honteux de ce souhait, parti malgré lui du fond de son cœur de croyant, il jugea poli d’ajouter :

— Ça ne fait rien, ma fille, il y a aussi de bonnes gens chez les chrétiens, que le Seigneur te garde du mal !…

Il fallut accepter le café que, sur l’ordre de la calfa, la fillette avait préparé. Comme je faisais compliment à la vieille esclave de la beauté de sa protégée, elle eut un sourire de triomphe.

— C’est qu’elle est à moi, cette enfant !… C’est ma hératleck, et je l’aime comme le propre fruit de mes entrailles. Qu’Allah lui donne une bonne chance dans la vie…

Sta-Abouha, pensant que je ne comprenais pas très bien, m’expliqua aussitôt ce que signifiait ce mot de hératleck complètement nouveau pour moi.