Quand une femme esclave ou libre veut adopter un enfant, elle n’a besoin d’aucune autre autorisation que de celle de ses maîtres, si elle est esclave ; mariée elle dispose de ses biens et n’a pas de comptes à rendre à l’époux qui, de son côté, peut créer ou prendre tel enfant qui lui plaît, sans même en avertir son épouse. Mais chez la femme, pour que l’adoption soit complète, il faut qu’en présence de plusieurs personnes, elle revête une robe très ample et largement fendue sur le devant. Prenant alors le petit être qu’elle veut rendre sien, elle le fait passer par l’échancrure du corsage et une matrone, agenouillée à ses pieds, le reçoit dans ses mains. La mère adoptive prononce ces mots :
— Enfant, je te fais mien !…
Et la sage-femme le recevant, l’élève dans ses bras et le présente en disant :
— Voici le fils ou la fille d’une telle ! (sic).
Cet enfant est désormais l’hératleck de celle qui l’a adoptée.
En quittant la pièce où nous avions été si bien reçues, nous fîmes encore la visite de plusieurs autres. Quelques femmes se trouvaient seules dans leur chambre, priant ou cousant. D’autres — et c’était le plus grand nombre, — avaient auprès d’elles leur chaïader (petites esclaves que l’on confie aux calfas pour les instruire des devoirs de leur charge future). La calfa exerce un droit absolu sur sa chaïader.
Quand la différence d’âge n’est pas trop grande, il se forme parfois des amitiés d’une terrible violence. Sta-Abouha m’a dit l’aventure d’une fillette de quinze ans qui avait tenté de se laisser mourir de faim, parce que l’on mariait sa calfa… Il fallut que celle-ci obtînt du palais la permission de l’emmener avec elle dans son ménage. Plus tard, le mari, jaloux de la tendresse passionnée qui liait cette enfant à sa femme, maria la pauvre chaïader à un de ses domestiques, et renvoya le couple à la campagne.
Sta-Abouha ne sut pas me dire ce qu’il était devenu, mais elle pensait que la pauvre petite s’était soumise et devait faire souche de jeunes Égyptiens, là-bas, dans quelque coin du Béhera ou de Garbieh.
Comme dans la maison du sultan de Stamboul, le palais contenait de multiples fonctionnaires, recrutées parmi les esclaves blanches. Il y avait une gardienne des trésors, une maîtresse des vêtements, une autre préposée aux vivres, une autre aux boissons, une pour le café, une pour les sirops, une autre encore pour les parfums ; tout un escadron de jolies filles pour la table et le massage. Et là-dedans n’étaient point comprises les chanteuses, les danseuses et les musiciennes.
Les bourgeois pouvaient, à leur guise, faire venir dans leurs maisons les almées ou gawazi[30] mercenaires ; au palais, cette liberté n’était point permise. Un prince devait pouvoir trouver chez lui, et à toute heure de jour ou de nuit, l’attraction souhaitée ou le plaisir demandé.