[30] Le véritable sens du mot almée serait « savante » mais il est devenu synonyme de danseuse ainsi que gawazi qui désigne aujourd’hui les chanteuses alors que le mot gawazi veut dire « bohémienne ».

C’est ainsi qu’aux fêtes du Baïram, suivant le grand jeûne du mois sacré, l’orchestre de femmes se faisait entendre, le jour pour les visiteuses, et la nuit pour le prince. Rien de plus étrange que la vue de cet orchestre, véritable tableau d’opérette.

Que l’on se figure une cinquantaine de jeunes femmes, toutes jolies, mais aux formes particulièrement opulentes, revêtues de costumes militaires, qu’elles remplissaient d’une inquiétante façon. Sur leurs têtes aux cheveux relevés en chignons, un tarbouche à glands d’or, posé sur l’oreille, leur donnaient un faux air de débardeurs en délire. Que dire de la culotte, si collante qu’il semblait impossible de la voir résister jusqu’à la fin du premier morceau !… Sur une estrade, cet orchestre, invraisemblable dans sa perverse ambiguïté, charmait l’auditoire par l’exécution de fantaisies tirées des principaux opéras d’Auber et de Verdi.

Dans le milieu de la salle, une colossale corbeille de fleurs et de fruits était dressée pour le plaisir des yeux et la gourmandise des jolies bouches. Les visiteuses, en passant, prenaient un fruit, cueillaient une fleur et allaient ensuite s’asseoir autour des musiciennes, qu’elles écoutaient en fumant d’innombrables cigarettes et en dégustant de nombreuses tasses de moka. Tandis que dans les pièces basses du palais les négresses se livraient aux danses sauvages de leur pays d’origine, en croquant des pistaches et en buvant tous les fonds de verres de limonade ou de sirops venus des salons.

— C’était une belle époque ! soupirait Sta-Abouha. A présent, voyez-vous, tout cela coûte trop d’argent. On diminue un peu, chaque année, le nombre des esclaves et la somme des frais. Que n’êtes-vous venue du temps de l’ex-khédive Ismaïl ?… Ah ! les beaux jours, les splendides fêtes !…

Et ma petite compagne, dans l’enthousiasme de ses souvenirs d’enfance revenus, me montrait les arbres du jardin où nous arrivions.

— Savez-vous ?… je pense que les arbres, la terre, le Nil, tout ce qui nous entoure se souvient et regrette…

— Quoi donc, Sta-Abouha ?…

— Tout ! C’est tellement difficile à dire et cela n’est pas pour me faire valoir à vos yeux, chère étrangère innocente ; vous ne pouvez conprendre encore l’âme orientale. Quand vous la connaîtrez, les choses dont je parle n’existeront plus.

Et, comme je la pressais d’être plus explicite, soudain, elle redevint la créature primesautière et charmante que je commençais à aimer et dont la grâce pimentée m’effrayait et me ravissait à la fois.