— L’Égypte d’à présent, qu’est-ce que c’est ?… En vérité, ce n’est rien !… On est moins battu, sans doute, et le Nil roule moins de cadavres dans ses eaux grises ; le cimetière, aussi, reçoit moins de morts tombés subitement, sans cause apparente. Aujourd’hui, on meurt presque toujours d’une maladie, et l’on assure qu’il y a des juges, dans tous les pays, qui rendent vraiment la justice, sans prendre de backchiches. Je ne sais pas, moi !… On dit même que l’esclavage va être complètement interdit. Eh bien ! si cela est vrai, c’est la fin de la race, la fin de nos grandeurs, la fin de tout !… Ces maîtres, que nous servons et que nous haïssons, nous ne saurions vivre sans eux… C’est l’abondance de leur superflu qui fait notre aisance, car ils ont cela de grand qui leur fait pardonner bien des faiblesses : ils savent encore être généreux !… Si nous existons, si nous connaissons quelques-unes des joies de la terre, nous, les humbles, c’est leur gaspillage qui en est la cause, et les miettes de leurs tables sont assez abondantes pour que toute la faim du pays soit rassasiée. Nous ne savons pas travailler. Nos mères ne nous ont appris à rien faire. Chez nous, on mourrait de faim sans l’aide des grandes maisons. Chez les maîtres, nous trouvons, avec le gîte, le vivre, les vêtements et quelquefois l’amour !… que nous n’aurions jamais connu sans cela, car nos maris nous prennent comme des brutes, et la femme n’est guère, pour eux, qu’un objet de rendement ou un animal de reproduction. Ils veulent beaucoup de femmes pour avoir beaucoup d’enfants qui, en grandissant, travailleront la terre avec eux et leur éviteront ainsi l’emploi des bras mercenaires. Les épouses vieillissantes deviennent aussi des bêtes de somme, qui peinent et triment jusqu’au dernier souffle sans rien demander qu’un peu de pain… Au palais, le plaisir d’une nuit peut faire de nous la mère respectée de petits princes, dont la venue changera pour toujours notre destinée. Esclave aujourd’hui, grande dame demain, qui pourrait hésiter devant l’émerveillement d’une telle espérance ?
Nous étions arrivées au détour de l’allée, jusqu’au bord du fleuve. Le soir tombait. Sta-Abouha, subitement, s’était tue, gagnée peut-être par la douceur profonde de l’heure présente. Derrière nous, le palais dressait sa haute structure. Les murs, badigeonnés d’un rose pâli, semblaient se fondre avec la teinte des nuages qui descendaient du Mokatam jusqu’à nous.
Les arbres, aux feuillages sombres, abritaient des milliers d’oiseaux dont le babil emplissait l’espace. Les frangipaniers, les héliotropes, les fohls, les roses, toutes les autres fleurs innombrables en ce jardin, exhalaient, à l’approche de la nuit, un parfum si pénétrant, que l’air en était comme saturé ; il semblait, par instant, que l’on dût défaillir sous leurs multiples essences. Devant nous, c’était le Nil, le fleuve roi aux eaux lourdes, qui virent passer tant de monarques, tant de conquérants et tant de vaincus, dont les corps glacés allaient se perdre, achever de pourrir sur le lit sablonneux, et ce lit ne les rendait jamais plus.
De l’autre côté, c’était la route de Guizeh, conduisant alors aux Pyramides que l’on voyait se dessiner, ombres gigantesques, triangulaires et fines, dans les vapeurs roses du couchant. Vues de cette place, leur masse colossale n’était plus qu’un double cône. La troisième pyramide, celle de Mycérinus, à peine visible. Derrière nous, sur la hauteur, la citadelle dressait sa façade et ses minarets montant comme deux longues aiguilles dans le ciel clair. Là-bas, vers le nord, la chaîne Lybique se confondait avec les nuages couleur de hyacinthe.
Sur le Nil, les grandes barques glissaient doucement, leurs voiles latines gonflées sous la forte poussée de la brise.
Une petite flûte égrenait ses notes dans les roseaux ; des buffles passèrent devant nous, chargés de faix d’herbes. Un enfant mince, brun et nu, les conduisait.
C’était l’Égypte ! toute l’Égypte ! paisible et triste dans sa tranquille beauté ; l’Égypte de toujours, l’Égypte qu’avaient connue, avant notre époque, les pères et les aïeux de ceux-ci. L’Égypte immuable et convoitée des Hycsos, des Pharaons, des Ptolémées et des Césars ; l’Égypte éternelle, au sein fécond, que Bonaparte trouva telle que l’avait laissée Cambyse et qui nous paraît à peine changée, à nous-mêmes, sitôt que nous franchissons l’enceinte des grandes cités.
— Notre pays est beau ! dit Sta-Abouha gravement.
— Très beau ! petite Sta-Abouha.