Le soir, à la maison familiale, quand tout le monde était endormi, je montais sur la haute terrasse, en compagnie de ma fidèle Émilie. Elle allumait les deux flambeaux de jardin, et moi, assise sur un morceau de tapis, le dos appuyé contre une selle de velours cramoisi, à crépines d’or, qui se trouvait là on ne sait comment, je lisais les Mémoires de Saint-Simon… Était-ce la splendeur vraiment merveilleuse de cette nuit d’été ? Était-ce l’influence ambiante ou le souvenir des choses entendues, je ne sais, mais le volume, tout à coup s’échappa de mes mains, tout le parfum des fleurs de ce jardin respirées tantôt, toute la mélancolie du paysage étaient en moi, et me donnaient une sorte de vertige. J’eus peur de devenir pareille à tant d’autres dont on m’avait dit l’histoire ; ma volonté était impuissante, je me sentais glisser à la paresse, à l’oubli de tout ce qui n’était pas l’infinie béatitude de l’heure présente. Un grand palmier, tout près de nous, agita son panache de feuillage, un oiseau de nuit passa sur nos têtes et les frôla.

Dans une maison voisine, on entendait le tam-tam régulier du darrabouck, tandis que des voix de femmes chantaient.

Des chiens, longuement, aboyèrent. Il me semblait que, depuis des siècles, l’âme orientale était en moi.

Soudain, déchirant la nue, la lune monta radieuse, dans la nuit si lourde de volupté.

Alors Émilie, qui, depuis un moment, me regardait sans rien dire, dans la simplicité de son âme, se mit à fredonner presque à mi-voix et pour moi toute seule, le vieux refrain d’un de nos Noëls provençaux :

Aouoh Christaou la luno es lévado !

Aouoh Christaou saouto vito aou Saou ![31]

[31]

Eh ! Christophe, la lune est levée…

Eh ! Christophe, saute vite à terre.