Il me parut que, tout à coup, on ôtait de devant mes yeux un voile épais qui, pour un moment, m’avait enlevé la notion des choses. Je me sentis redevenir moi-même, j’avais honte de cette minute durant laquelle je m’étais laissé glisser sur la pente fatale, prête à renoncer à la lutte, gagnée aux habitudes du pays, sous l’influence amollissante du milieu et de l’air ambiant.

Je me levai, je regardai le ciel de minuit, ciel d’Orient, lumineux comme une aube et je me dis qu’il suffisait peut-être d’une heure de ces nuits rafraîchissantes, pour chasser d’un cœur volontaire les lâchetés et les faiblesses, suites de jours trop brûlants, des heures trop lentes… Et je me promis d’être forte, d’être vaillante, de garder de mon mieux l’âme résolue que les douces aïeules françaises avaient mise en moi. Ainsi, il avait suffi d’un air ancien, d’un air du pays, fredonné par des lèvres de servante, pour me rendre à la fois le courage et le goût de vivre…

J’ai tenu parole. Depuis ce jour, quels que pussent être les exemples, quelque amertume ou quelque regret qui me pût venir, je fus brave.

Tous les soirs, malgré une lassitude croissante, je demeurais de longues heures, en compagnie de mes livres, forçant mes yeux à se rouvrir quand je sentais le sommeil appesantir mes paupières. Je repris ma correspondance interrompue et, enfin, je laissai davantage ma pauvre Émilie dégonfler son cœur fruste dans le mien. Je lui défendis seulement de me parler de ce qui se faisait dans la maison.

Insensiblement, je la ramenais vers la douce terre si lointaine, où, toutes deux, nous avions essayé nos premiers pas. Et peu à peu, à force de refaire ensemble les routes jadis parcourues et de répéter les paroles toujours entendues, nous parvînmes à nous créer un petit coin de patrie, un havre de paix où nous nous retrouvions avec nos âmes différentes, unies dans le même amour et le même espoir. Il n’y avait plus ni maîtresse ni servante, mais seulement deux femmes françaises, perdues dans ce harem africain, heureuses d’échanger ensemble quelques idées, point toujours pareilles, mais émises du moins dans la chère langue maternelle. L’humble paysanne qu’était Émilie, me racontait son enfance dans la ferme paternelle, perdue dans les montagnes de l’Aveyron. Elle avait, au plus haut point, cet esprit un peu caustique — mais dont toutes les comparaisons font image — qui caractérise nos peuples méridionaux. Je connus l’histoire du berger Basile, du pauvre Marine, et de la vachère Ninette. Je crus parfois faire, avec cette fille des Cévennes, l’ascension de ses montagnes, une lanterne à la main, le front recouvert de la mante du pays, par les nuits claires et glaciales de Noël. Je voyais l’office ; j’assistais au plantureux réveillon, où cinquante paysans se groupaient, tel un troupeau, autour de la table du curé, régalant ses ouailles de dinde, de nougats et d’oreillettes[32], le tout arrosé de blanquette de Limoux, ou de muscat de Lunel.

[32] Pâtisserie du Languedoc et de la Provence.

Soudain, une mélopée arabe venait jusqu’à nous d’un immeuble voisin, le son d’une houd ou de la noune grinçant tristement quelque mélodie sur un ton mineur ; ou bien le gaffir[33] hurlant sous nos fenêtres son appel fatidique : Ouahed ![34] Et c’était fini ! Le charme se rompait. On était de nouveau deux exilées qui descendaient, le cœur lourd et les yeux troubles, dans la maison, et regagnaient la chambre commune en ayant bien soin de ne pas écraser de négresses dans le hall, car elles dormaient serrées les unes contre les autres et si bien enroulées sous les énormes couvertures, qu’il fallait se livrer à une véritable gymnastique, pour éviter de marcher sur leurs corps.

[33] Crieur de nuit.

[34] « Un » ! Abréviation de la formule Islamique : « Il n’y a qu’un seul Dieu ! »

Dans la chambre, c’étaient alors la musique continue des corbeaux croassant jusqu’au jour, le chant lugubre des derviches auquel, cependant, je commençais à m’accoutumer, et le cri strident des éperviers frôlant nos fenêtres.