Le cousin, amusé, verse dans un bol de faïence la valeur de deux grands verres.

La femme boit.

Un quart d’heure après, elle est ivre à tomber. C’est le moment que l’on attendait ; l’heure précise où le démon, caché dans l’âme obscure de la bouffonne, va se manifester à nous par les paroles et les actes les plus baroques et les plus inattendus. Il n’est pas de folies qui ne s’échappent de ces lèvres de démentes où l’alcool a mis son poison.

Cette fois encore, nous assistons immobiles à la répétition du spectacle quotidien. Comme il fait chaud, Zénab a retiré sa galabieh, selon une coutume qui lui est chère. Elle apparaît sous la clarté crue de la suspension au pétrole, à l’abat-jour de métal, vêtue d’un simple caleçon de percale jadis blanche, mais, pour l’instant, d’une couleur indécise, flottant entre l’ocre et l’ardoise à force de malpropreté. Ce caleçon, qui gêne sans doute son estomac lourd de vin, elle l’a fait glisser jusqu’au milieu de son ventre, qui semble pitoyablement flasque et blême, au-dessus des cordons qui le soutiennent mal et entament les chairs.

Zénab ne porte pas de chemise et sa gorge, en forme d’outre, tombe lamentablement plus bas que la taille, sous la forme de deux petits sacs vides et ballottants. Les pectoraux se dessinent de façon inquiétante sous la peau de la poitrine et les épaules semblent deux clous énormes, reliés à ces bâtons qui sont les bras. Le dos, où l’épine dorsale montre chacun de ses nœuds, s’arrondit déplorablement.

Et, sur cette loque, des tatouages variés ont laissé leurs traces ineffaçables. Zénab porte sur chaque sein un petit soleil et, au bas des reins, se dessine un crocodile. Elle est très fière de ces emblèmes et les exhibe à tout venant sans la moindre gêne.

— Danse, Zénab !… ordonne le maître.

Et Zénab danse.

Elle a mis sur sa tête grimaçante le tarbouche que complaisamment, a prêté l’eunuque, dont la large face s’épanouit d’aise dans l’encadrement de la porte… Elle a pris la canne du maître et, une fleur de souci entre les dents, les yeux dilatés, le torse penché en avant et la croupe tendue, ses deux mains appuyées au bâton qui la soutient, elle imprime à la partie moyenne de son corps, des mouvements bizarres, dont l’impudeur ne choque personne. Sa pauvre face stupide exprime une douce satisfaction ; ses yeux sans cils pleurent de tendres larmes ; sa bouche s’entr’ouvre : Zénab est heureuse !

Le vin de palme a, pour un instant, chassé jusqu’au souvenir de la misère présente et des souffrances passées.