Le bey lui-même donne l’exemple de l’accompagnement, en frappant en cadence ses deux mains l’une contre l’autre. Les assistantes, maîtresses et esclaves, limitent. Zénab, excitée par ce rythme un peu sauvage, se livre à présent à de véritables contorsions. Sur ses traits, que ce plaisir furieux décompose, la sueur ruisselle et ses cheveux, mal peignés, viennent battre ses joues de leurs mèches folles. Maintenant, elle a jeté le bâton et passé à ses index les crotales de cuivre qu’une servante lui a tendues sur l’ordre du bey. Les bras levés au-dessus de sa tête, elle agite ses crotales en un mouvement toujours plus rapide. Ses yeux révulsés ont une expression indéfinissable qui tient à la fois de l’extase et de la terreur. Elle tourne sur elle-même, grisée par cette musique étrange, faite de toutes les voix des personnes environnantes, des battements de leurs mains et surtout de ces terribles crotales qui ne s’arrêtent plus.
Gull-Baïjass a pris un darrabouck entre ses genoux, et ses doigts blancs de paresseuse en tirent le son toujours pareil qui, depuis l’aurore des siècles, guida les danses des filles d’Égypte.
L’eunuque, ravi, s’est avancé et, assis, sans rien dire, tout près de la porte, sa grosse tête crépue dodeline gravement de gauche à droite, il semble personnifier ainsi quelque divinité grotesque sortie du fond des âges, pour apporter à ce tableau familial sa présence tutélaire.
Et tout à coup, la danseuse s’arrête, à bout de souffle, et vient s’abattre presque à mes pieds, comme une masse.
Zenab est évanouie.
Le maître rit et sort de la pièce.
Azma hésite un peu, partagée entre son bon cœur qui lui conseille d’être charitable à cette femme, et la crainte de perdre de son prestige devant ses esclaves, en donnant des soins à une créature si inférieure. Mais, moi qui ne suis pas Turque et n’ai pas à me préoccuper de ces gens, je me suis agenouillée près de Zénab, et, aidée d’Émilie, nous parvenons à ranimer la pauvre danseuse. Azma, alors, a été chercher elle-même l’eau de fleurs[35], précieusement distillée par elle et conservée dans la vieille dame-jeanne, au fond de l’armoire de sa chambre. Elle revient, tandis que Zénab ouvre les yeux et essaie de me baiser les mains, en signe de gratitude. De voir la hanem s’occuper d’elle avec moi et lui tendre la boisson si recherchée et servie dans une cuiller d’argent, comme à une égale, Zénab n’en peut croire ses regards. La joie l’étouffe. Pour mieux nous en prouver l’excès, la pauvre femme essaie de petits gloussements de gratitude, qui ne parviennent pas à s’échapper de sa gorge.
[35] Eau de fleurs d’oranger.
Émilie, la première, a pensé à couvrir le buste nu et à envelopper les épaules de Zénab d’un châle à elle ; cela suffit à procurer immédiatement, chez la fellaha, le réveil de toutes ses facultés.
— Ah ! par Allah ! que ce châle me fait de bien. Si j’en avais un pareil, je crois bien que je serais guérie tout de suite…