Les hommes les plus remarquables parmi les Égyptiens de ces vingt dernières années sont d’anciens élèves des Frères, ou des Pères des Missions africaines. Ces hommes, demeurés d’excellents patriotes, gardent à la France un amour qui ne se démentit jamais. Innombrables sont aujourd’hui les négociants et les employés qui doivent leur instruction aux écoles de l’Alliance israélite. Là aussi on fait aimer notre patrie, et je demeurai confondue d’admiration, pendant la guerre, au cours d’une visite que je faisais à l’école israélite de Tantah, en entendant des fillettes de douze à quatorze ans réciter — avec quel enthousiasme ! — des actes entiers de nos poètes, choisis au hasard sur ma demande.

Il y a mieux. Au printemps de 1919, à Alexandrie, notre consul, M. Lucien Horizon, me demanda d’assister à la séance de cinéma offerte ce jour-là aux élèves des Sœurs de Saint-Vincent-de-Paul. Dans la loge où nous prîmes place, je ne vis rien d’abord qu’une masse confuse de têtes brunes, parmi lesquelles de rares nattes blondes faisaient tache. De-ci, de-là, les blanches cornettes des Sœurs semblaient de grands papillons protecteurs.

— Il y a là douze cents petites filles, me dit le consul, et toutes ne sont pas présentes ; la salle n’est pas assez vaste.

Il s’interrompit ; l’orchestre attaquait les premières mesures de Sambre et Meuse. Alors, je pus voir cette chose étonnante qui mit des larmes dans mes yeux : tandis que sur l’écran se profilait la vision magnifique de nos soldats entrant à Colmar, toutes ces enfants, élèves de nos écoles, entonnèrent de leurs voix pures le chant célèbre que jouaient les musiciens.

Et ce fut ainsi jusqu’au bout. Depuis la Marseillaise jusqu’à la Marche lorraine, ces petites savaient tous les airs, tous les couplets, et rien ne me sembla plus touchant que le spectacle qui me fut donné ce jour-là.

Les Françaises, pourtant, se montraient rares ; nombreuses, bien plus nombreuses, se trouvaient les Égyptiennes, les Grecques et autres étrangères de tous pays, confiées à nos Sœurs. Cependant, leurs jeunes cœurs battaient de la même ivresse, leurs yeux brillaient de la même joie que j’avais vue quelques mois plus tôt dans les yeux des jeunes Parisiennes, au matin fameux de l’armistice… Et notre victoire semblait leur victoire ! Et nos chants sur leurs lèvres innocentes devenaient leurs chants…

Comme j’exprimais ma surprise, et aussi ma reconnaissance à notre consul, il me dit gaiement :

— Oui, je crois que c’est une bonne idée de montrer un peu de la France à ces enfants qui l’aiment tant ! Et vous n’en voyez qu’une partie. Chaque jour, une école différente vient ici ; hier, c’était l’Alliance israélite, demain ce sera le lycée français, après-demain les Frères des Écoles chrétiennes. Ainsi, tous et toutes auront vu l’entrée glorieuse de nos troupes ; j’espère bien leur montrer de même les fêtes solennelles du grand jour, le passage des poilus sous l’Arc de Triomphe.

Dans la soirée, et toujours en compagnie du consul, je visitai le collège des Frères. Là aussi, grande fut ma surprise en constatant l’organisation de cet établissement. Par pouvoir spécial, les Frères, qui chez nous bornent leurs efforts à l’enseignement primaire, ont en Égypte la mission de pousser leurs élèves jusqu’au baccalauréat. Mais tandis que les Jésuites préparent surtout aux lettres, en Égypte les Frères orientent les enfants vers les études pratiques : École Centrale, Arts et métiers, Écoles d’électricité, Commerce. Ce qui surtout m’a frappée dans l’inspection trop rapide que je fis des classes, des salles de conférences et du musée, véritable pépinière de documents, ce fut l’admirable collection des produits locaux. Le coton, roi incontesté du pays par la richesse qu’il y apporte, est représenté sous toutes ses formes, depuis la graine bénie d’où la plante précieuse va sortir, jusqu’à l’étoffe tissée avec les fils de ses flocons. Et toutes les espèces de coton sont là. Il en est de même pour le lin et le chanvre indigènes. Les minéraux occupent aussi une large place, ainsi que les plantes tinctoriales. L’Égyptien qui sort de ce collège connaît déjà à fond les matières premières de l’industrie locale, dont un stage dans nos grandes écoles lui permettra de tirer le parti le meilleur pour le développement économique de la nation. Si j’ajoute que les Frères comptent deux mille élèves pour la seule ville d’Alexandrie, il est facile de se rendre compte des services qu’un tel enseignement peut rendre à l’Égypte. Les Jésuites ont surtout formé des avocats, des magistrats, des médecins qui, après de solides études secondaires sur les bancs des collèges du Caire et d’Alexandrie, sont allés parfaire en France leur instruction, et prendre leur diplôme. Il en est de même pour les Pères des Missions africaines, qui sont établis particulièrement en province. Le collège de Tantah a donné à l’Égypte des hommes de la plus haute valeur. Je ne parle que pour mémoire du Lycée français, peu fréquenté par les indigènes.

Autrefois, à l’heure où notre influence s’affirmait en Égypte, l’éducation des jeunes gens était complétée par cinq années passées dans notre pays, à la Mission égyptienne instituée par le sage Mohamed-Aly. Ces jeunes gens, une fois chez nous, recevaient une pension mensuelle variant de deux à trois cents francs. Ils touchaient aussi les sommes nécessaires aux frais d’inscription aux différentes facultés, leçons particulières, achat de livres, etc… Le temps révolu, les diplômes pris, les élèves rentraient en Égypte où ils trouvaient aussitôt des postes, suivant leurs différentes carrières.