Tandis que les hommes cultivés ont gardé à la France toute leur affection, le peuple, qui ne raisonne point ses sensations, s’est pris tout à coup d’une sorte de xénophobie.

Le tort en est, à mon avis, dans la façon dont les occupants ont agi envers lui.

Dans nos écoles, les professeurs n’ont pas craint de s’adresser aux cœurs des élèves. Ils sont descendus jusqu’à ces petits êtres, souvent incultes, les ont élevés jusqu’à eux, leur ont appris à chérir la France dans ses humbles représentants. Les écoles du gouvernement, devenues purement anglaises, ont produit surtout des joueurs de tennis et de jeunes dandys donnant beaucoup plus de temps aux sports qu’à l’étude, et quittant les classes avec la même indifférence qu’ils y sont entrés, aussi ignorants de l’âme anglaise que celle-ci est loin de la leur. Les professeurs ont donné strictement, aux heures réglementaires, les leçons inscrites au programme. Le cours terminé, l’infranchissable barrière s’est dressée entre eux. Résultat : ces élèves se sont mués aujourd’hui en ennemis révoltés.

L’éducation donnée aux jeunes Égyptiens, en ces dernières années, ne représente qu’une demi-culture. Et c’est de là, je pense, que vient tout le mal.

Différentes maladresses sont venues, en vingt ans, mettre le comble à l’exaspération du peuple égyptien. Ce fut, parmi tant d’autres, l’ingérence de juges anglais dans les tribunaux locaux appelés à examiner uniquement des causes indigènes ; puis l’arrêt arbitraire qui déclarait passible de la loi martiale tout Égyptien se livrant à la moindre voie de fait contre un soldat de Sa Majesté. Si l’on sait que ces soldats, souvent pris de boisson, se promènent par les villes le stick à la main dans les quartiers mal famés, ne se privant pas d’injurier ou de frapper qui bon leur semble, fût-ce en manière de plaisanterie, on comprendra facilement la colère des opprimés. Inutile de dire que dans les rixes, fréquentes entre soldats anglais et indigènes, ces derniers ont constamment tort. Pour eux la peine capitale est appliquée avec une fréquence bien faite pour décourager les plus téméraires.

Cependant, rien n’arrête l’effort des nations. Les événements qui depuis deux ans se déroulent en Égypte, en sont la meilleure preuve. A voir chez eux la force constamment primer le droit, les plus soumis se sont révoltés.

Une autre cause est venue encore ajouter au mécontentement général.

Quelques mois avant la mobilisation, le quartier général avait fait circuler une formule écrite, demandant aux officiers qui désiraient prendre un emploi en Égypte, une fois leur service militaire révolu, de vouloir bien se faire connaître.

Le nombre des officiers qui ont présenté leur demande s’est élevé, pour les seules villes du Caire et d’Alexandrie, à trois mille cinq cents. Ces emplois se trouvaient dans les différents ministères et les administrations du gouvernement ; les émoluments qui y étaient attachés étaient de beaucoup supérieurs à ceux touchés jusque-là par les titulaires. Ils variaient entre mille et deux mille francs. De ce fait, les indigènes coptes ou musulmans se sont vus frustrer d’une situation péniblement acquise.

Comme tout peuple longtemps avili par la domination étrangère, le jour où le peuple égyptien s’est enfin décidé à secouer le joug qui pesait sur lui, il a dépassé les bornes.