Les réponses arrivent, unanimes : les Égyptiens veulent être libres.

Les listes innombrables envoyées un peu partout, dans les villes et les villages de l’intérieur, reviennent au Caire chargées de signatures. Il ne reste donc plus qu’à agir.

Le chef du parti n’y a point failli. Ayant essayé en vain de faire entendre sa voix par ceux-là même qui disposent à ce moment des destinées de l’Égypte, il réclame pour lui et quelques-uns de ses collègues, choisis au hasard, le droit d’aller en Europe présenter leurs revendications au Congrès de la Paix.

Un premier refus est opposé à leur demande. Zagloul s’adresse alors à l’Angleterre, à la France, à l’Amérique. Aucune de ces protestations n’est parvenue aux intéressés. Les réunions publiques, entre temps, se sont faites plus nombreuses. Un vent d’orage gronde sur les villes. Le ministère, d’un commun accord, présente sa démission au Sultan, qu’une indisposition opportune retient toute une semaine en son palais.

Et c’est alors que circule l’étrange nouvelle : Zagloul-Pacha et ses amis ont été appréhendés chez eux et emmenés on ne sait où…

Le samedi 8 mars 1919, je me trouvais à Alexandrie, où je venais de faire une conférence pour la propagande. Passant par les bureaux de la Réforme, journal français que dirige Raoul Canivet, M. Edmond Dumani, rédacteur en chef avec lequel je venais de m’entretenir, reçut devant moi l’annonce de l’incarcération des ministres. La chose fut tout de suite démentie, personne d’ailleurs ne voulait y croire.

Mais le lendemain dimanche, dans les rues du Caire où je revenais, rien qu’à voir l’agitation de la foule, je devinai que des événements graves allaient s’accomplir. L’après-midi se passa sans incident. Dans la soirée seulement, la nouvelle se répandit, véritable traînée de poudre : Zagloul-Pacha et ses compagnons, après une nuit passée à la caserne de Kassr-el-Nil, venaient d’être embarqués pour l’île de Malte.

Le lundi matin, je devais me rendre au consulat pour y faire viser mes passeports, mais à peine sortie il me fallut rebrousser chemin. La rue El-Manak, soudainement obstruée par une foule en délire, offrait le coup d’œil le plus bizarre.

A la suite des étudiants de la mosquée d’El-Adzhar rêvant une manifestation imposante, tous les barbarins, tous les fellahs, tous les loqueteux de la ville, profitant de l’occasion, se ruaient sur les devantures des magasins, pillaient la caisse et brisaient les vitres. En quelques heures, les dégâts de cette matinée atteignirent vingt mille livres (cinq cent mille francs). Les Anglais, pourtant, ne se montraient pas. On se contenta de faire fonctionner les pompes.

L’après-midi, la police à cheval commença de circuler par la ville. Le lendemain, nouvelle manifestation. Cette fois, la cavalerie fit marcher ses bêtes contre la foule qui se dispersa. Les rues El-Manak et Moghraby, et la légendaire avenue de Boulac présentaient un spectacle extraordinaire. Devant les monceaux de verre et de glaces brisées gisant sur les trottoirs, les boutiquiers, consternés, surveillaient la pose des planches qu’ils faisaient clouer contre leurs vitrines. On m’a assuré que les menuisiers et charpentiers ont fait, en trois jours, de véritables fortunes. Le soir, les soldats anglais se sont montrés. Les ponts, gardés militairement, étaient pourvus de mitrailleuses sur tout le parcours du fleuve. Sur la place de l’Opéra, se tenaient les autos blindées chargées de troupes.