Dans l’après-midi du 13, me trouvant au quartier indigène, devant la belle mosquée Barkoûk que je souhaitais revoir avant de quitter l’Égypte, le vieux gardien me fit signe, doucement, de le suivre. Quand je fus arrivée devant le tombeau, il me dit avec simplicité :

— Écoute, Madame, je peux bien te laisser entrer, je te connais et je sais que tu nous aimes, mais il va y avoir du tapage dans la rue. Si tu sors maintenant, je ne réponds de rien ; il vaut mieux que tu restes ici.

Et cet homme, dont l’âme simple a sans doute conservé sur notre sexe les idées de ses ancêtres, ajouta :

— Les femmes, vois-tu, ce n’est pas fait pour la poudre ni pour les balles…

Et il m’enferma. Je dois dire que jamais, comme ce jour-là, je ne goûtai si profondément le charme de la vieille mosquée que les Arabes nomment El-Barkoûkya.

Cependant, je pus assister par une petite fenêtre grillagée de bois, vrai croisillon du moyen âge, à la plus vive bataille. Dans la rue, soudainement, les corbeilles de fruits et de légumes s’écroulaient sous la poussée formidable du peuple. En hâte, les vendeurs prudents s’étaient enfuis, tandis que les boutiquiers brisaient leurs ongles dans leur hâte à pousser les volets à l’ancienne mode.

De nouveau, je voyais se lever sur les têtes les terribles nabouts, dont la vue avait épouvanté ma jeunesse. Au coin des rues, sur les terrasses et derrière quelques fenêtres, les balles traîtresses pleuvaient, tandis qu’aux carrefours les mitrailleuses, jusque-là invisibles, déroulaient leur ruban de mort sur la foule soudain terrorisée.

Quand le gardien de la mosquée vint me délivrer il était très pâle, et une grande tristesse emplissait ses yeux.

Je lui demandai son avis sur le drame.

— Al Allah ! — me répondit-il avec cette philosophie fataliste propre au véritable sage de l’Orient, — rien sur la terre ne se fait sans sa volonté puissante… Pourtant, j’estime que toutes ces tueries sont bien inutiles. Pourquoi se soulever contre les plus forts ? En agissant avec calme, nos frères feraient bien plus pour la cause de l’Égypte…