Et tandis que je glissais dans sa main le pourboire d’usage, il conclut :

— D’ailleurs, ce ne sont jamais les vrais coupables qui sont punis !

Durant le cours de la semaine, les émeutes se succédèrent avec une décevante régularité. Chaque quartier eut son tour. Les morts se chiffrèrent par centaines.

Et tous les soirs, une autre rue voyait ses devantures se couvrir des prudents remparts de planches. De loin en loin, dans les quartiers européens, on pouvait voir les rideaux de fer se soulever à demi, et propriétaires et employés risquer une tête curieuse sur l’avenue. Au moindre bruit le rideau retombait, mettant sa barrière entre les émeutiers et les marchands.

Maintenant, la révolte gagnait la province : Tantah, Mansourah, Zazazig, Assiout…

Le jour où je quittai le Caire, nous dûmes attendre près de cinq heures dans nos wagons le départ du train. Le bruit du canon et des mitrailleuses parvenait à nos oreilles sans que nous puissions être renseignés. Quelques voyageurs, découragés, descendirent. Enfin, vers deux heures, une compagnie d’Australiens monta dans les voitures, tandis que les soldats prenaient place sur la locomotive, à côté du mécanicien. Le convoi s’ébranla. Le long de la route, les hommes postés aux fenêtres tiraient des coups de feu en traversant la campagne, à seule fin d’effrayer les fellahs. On pouvait voir ces derniers fuir, épouvantés, sautant les talus, courant dans les champs sur leurs jambes ou à quatre pattes, selon que l’arme leur semblait plus ou moins à portée de leur personne. Quand le train arriva en gare de Kalioub, nous connûmes la raison du retard apporté à l’horaire : ce petit pays, si paisible d’ordinaire, s’était soulevé, et depuis le matin on se massacrait autour de la station du chemin de fer. Maintenant, de la jolie gare si connue des habitués du barrage, il ne restait que des ruines : bâtiments, becs de gaz, fontaines, tout se mêlait dans l’inextricable fouillis auquel les régions dévastées ont accoutumé nos yeux. Mais ici, la guerre était toute fraîche, et les larges flaques de sang qui se voyaient encore marquaient sinistrement la place de la lutte. Le soleil de ce radieux printemps n’avait pas eu le temps de sécher l’horrible trace. Sur tout le parcours, les fils du télégraphe et du téléphone traînaient leurs petites cordes lamentables. Pour arrêter la révolte, les Anglais avaient dû venir en aéroplane bombarder la place…

Arrivés à Port-Saïd, où nous devions embarquer le soir, nous apprîmes que notre train avait été le dernier à quitter le Caire : les émeutiers avaient coupé les ponts. Durant près de deux mois, le service des postes se fit en avion. Au mois de juin, après la révolte de Bédrechine, on comptait en Égypte quatre mille morts…


Et les émeutes continuent… Aux manifestations des premiers jours sont venues s’ajouter les complications des grèves ; les tramways ont dû, cent fois, interrompre leur circulation, arrêtant ainsi toute la vie de la banlieue. On ose à peine faire sortir les voitures, les indigènes de la basse classe les prenant d’assaut sans payer, molestant les contrôleurs, brisant vitres et matériel sitôt qu’on fait mine de leur résister.

Les négociants européens non plus ne sont pas à l’abri des attaques ; plusieurs magasins ont été pillés. Et souvent, trop souvent encore, la force militaire doit sévir, faisant de nombreuses victimes.