Inutile d’ajouter que, pendant ce temps, les écoles demeurent fermées…
Pourtant, la cause en elle-même reste franchement intéressante. On a vu cette chose surprenante en un pays trop souvent partagé, déchiré par des luttes de croyance et de partis : des prêtres coptes aller prêcher dans les mosquées, des ulémahs élever la voix dans les églises chrétiennes. Étudiants syriens, maronites ou musulmans, femmes turques d’Égypte ou purement égyptiennes, sont unis dans la même fièvre et dans le même ardent désir : voir se lever sur la vieille terre l’aube radieuse de l’indépendance.
Pourquoi faut-il qu’une si noble ambition se trouve ravalée au niveau d’une simple révolte par la maladresse des uns et la cruelle répression des autres ?
Loin de s’apaiser, la guerre intestine prend, sur les rivages du Nil, des proportions de plus en plus redoutables. Des femmes, des enfants ont péri. Les exemples chaque jour renouvelés, les châtiments ne suffisent plus. Jusqu’à présent, il semble bien que l’indigène en veuille surtout à l’Angleterre, mais il faudrait mal connaître l’âme musulmane pour se convaincre que les chefs, parfaitement éclairés, les esprits incontestablement libéraux qui tiennent la tête du parti nationaliste, pourront arrêter le flot montant des amertumes et les rancunes d’un peuple malheureux et trop longtemps asservi.
Les Anglais qui, pour des raisons que j’ignore, ont laissé paisiblement germer les premiers éléments de la révolution, pour sévir ensuite avec une rigueur impitoyable, n’avaient certainement pas prévu les difficultés de l’heure présente.
Quelles qu’en puissent être les suites, elles leur coûtent déjà bien cher ! Mais l’Égypte la première est frappée aux sources profondes de sa vie. Et avec elle la France, mère là-bas de la civilisation moderne en Égypte.
Certes, il serait injuste de nier les résultats obtenus par l’Angleterre au pays des Pharaons. Les sommes englouties par le gouvernement britannique pour la transformation de la vallée du Nil feraient reculer les plus téméraires colonisateurs. On disait, il y a trois ans : « Voyez comme le fellah est riche ! comme il est heureux ! » et chacun sait que le bonheur du fellah représente la félicité de toute l’Égypte.
Eh bien, non ! le fellah n’est pas heureux… il ne l’était pas plus à l’heure de l’armistice qu’aujourd’hui où les affaires ont si bien périclité qu’à l’abondance passée succède une misère profonde. En augmentant ses revenus, le fellah a vu, plus peut-être que chez nous, naître et augmenter ses besoins. Mal préparé à sa nouvelle fortune, il a dépensé sans compter et se trouve à l’heure actuelle beaucoup plus pauvre qu’avant. Lui aussi, il a contribué aux frais de la guerre ! il a donné ses guinées, il a prêté des hommes pour les travaux, comme autrefois ses pères donnaient leurs fils à la corvée obligatoire. De son effort il ne récolte aucun bénéfice, ne retire aucune gloire. Le véritable profiteur de la guerre, là-bas plus que chez nous, et si fort que cela puisse paraître, c’est le marchand cosmopolite. Qu’il ait magasin sur rue, échoppe ou simple tréteau en plein vent, celui-là seul qui a vendu quelque chose durant les tristes années de la guerre a pu s’enrichir… Les autres n’ont fait que toucher le bel or menteur, qui tout de suite glissait entre d’autres mains.