C’est le village musulman qu’il faut tout d’abord traverser. Je demande à une belle fille, qui nous sourit, si l’on fait bon ménage entre les habitants de religions différentes. Elle entrecroise ses doigts les uns dans les autres pour me répondre, à l’appui du geste significatif : Saouwa-Saoua ! Kéda ! ce qui veut dire : Ensemble, unis comme les doigts de mes mains en ce moment. J’avais compris.

Nous poursuivons, et nous voici enfin dans le cœur même du village chrétien. Un troupeau de bébés oies et de bébés canards nous entoure, et nous devons aller au pas pour ne pas en écraser. Puis, c’est un couple de dindons blancs qui s’avance jusqu’au marche-pied de la voiture ; et enfin une véritable meute d’horribles chiens mâtinés de chacals qui nous font un accueil plutôt désagréable. Alors un homme qui, depuis un moment, se tient adossé à un mur tout près de nous et nous observe, s’avance et très poliment me demande ce que nous cherchons.

Je lui explique le but de ma venue : visiter quelques huttes, voir l’église, connaître enfin ce coin du pays que j’ignore tout à fait.

Alors, l’homme relève sa manche et me montre, au-dessus du poignet, la croix grecque qu’il porte tatouée en bleu sur sa chair. Il est chrétien et gardien de l’église, il se nomme Mikail… et, dans sa crainte que je l’ignore, il ajoute fièrement : « comme l’archange ! »

Mais tout de suite on nous entoure. Voici les deux filles du brave Mikail, Marie et Alexandra, sa femme Agnès et ses trois fils : Guirguiss (Georges), Antoun (Antoine) et Makar (Macaire).

Au premier abord, rien ne les distingue des autres fellahs que nous avons aperçus tout à l’heure au village musulman ; c’est le même caftan de laine chez les hommes, le même turban sale, la même allure lasse, la même langue. Chez les femmes, les mêmes galabiehs dégoûtantes, le même voile de couleur indécise, le même pantalon repoussant de saleté dépassant la robe, et tombant jusqu’aux chevilles.

Mais très vite pourtant, la différence s’impose. Elle est très grande à mon avis, pour qui veut bien se donner la peine de voir. Ici, l’homme n’a qu’une femme, et généralement il la choisit et l’aime avant de l’épouser. Les fiancés se voient librement, durant un stage variant de trois mois à deux ans. Leur union crée la famille… Il n’y a qu’à voir la façon dont l’homme qui me parle regarde sa vieille épouse pour en être convaincu. Au village voisin, un mari qui posséderait cette femme déjà flétrie, tassée, pâlie par le travail et les maternités successives, en aurait déjà trois autres ! Celui-ci a vécu et mourra aux côtés de la compagne de ses jeunes ans et de ses jeunes amours.

Aussi, les femmes me semblent-elles moins avachies que les fellahas musulmanes ; elles n’ont pas devant l’homme ces regards tremblants des autres filles d’Égypte, toujours redoutant d’être chassées ou remplacées au foyer marital. Il y a aussi, dans la façon dont les hommes nous entourent, un petit rien de respect que n’ont pas les musulmans, méprisant la femme libre et le lui montrant dès qu’ils l’osent.

Nous entrons dans l’église. Marie, la fille aînée du gardien, nous montre les Évangiles, et j’ai la surprise d’en trouver un fort ancien dont la couverture, mangée de trous, n’est plus qu’une loque, et dont le texte, en vieux copte, s’orne de curieuses enluminures d’une naïveté sans pareille. Mikail m’explique que ce livre date de douze cents ans…

L’église a trente ans à peine, mais elle est bâtie sur l’emplacement de la primitive qui fut construite, paraît-il, au VIe siècle. C’est l’éternelle église jacobite de l’intérieur de l’Égypte : le Christ, aux bras étendus en large et non tirés en haut, formant une ligne droite, et les pieds cloués l’un sur l’autre, au contraire de nos Christs à nous. Au milieu, le tabernacle voilé d’un rideau de pourpre et, en haut, les apôtres peints à même le bois, en des poses bizarres, dénotant un art enfantin chez le peintre qui les exécuta.