J’allais m’extasier sur un lustre dont je ne m’expliquais pas la contexture quand, après examen, je m’aperçois que ce lustre primitif est composé d’une série de verres de lampe juxtaposés et recouverts d’une telle couche de crasse, que l’on dirait un métal inconnu. A côté, une lampe, ancienne celle-là, et qui doit certainement remonter au moyen âge. Et l’on nous montre encore le triangle « très vieux », me dit l’homme, qui, depuis l’Église des premiers jours, sert à marquer les phases des offices. On frappait le triangle avec un gros clou… cela remplace notre sonnette.

Ma surprise est grande quand on me montre une paire de cymbales, de forme archaïque, qui sert aussi aux cérémonies comme au temps des patriarches d’Alexandrie, alors que le doux Théophile[6] ne dédaignait point de prendre part aux danses sacrées qui s’exécutaient dans les basiliques, après le sacrifice divin.

[6] Patriarche d’Alexandrie au Ve siècle.

Ainsi, les siècles ont pu marcher, les hommes s’entre-déchirer au nom de leurs croyances diverses, il est encore de paisibles coins de terre comme celui-ci, où les vieux rites se sont conservés à travers les âges, et qui possèdent des habitants qui vivent et pensent comme leurs aïeux, morts depuis près de dix-huit cents ans, et n’ayant rien changé aux habitudes de ce temps-là…

C’est sur cette pensée que je prends congé de mes nouveaux amis qui, à toute force, veulent me garder encore. Au sortir de l’église, nous avons une véritable escorte. La vieille Agnès, sous ses voiles, garde l’apparence d’une matrone des premiers temps chrétiens. Elle a un bon sourire placide, des gestes calmes et trouve, pour faire accepter son offre, un regard si engageant que nous devons entrer dans la hutte et prendre le café traditionnel. Près de la porte, deux hommes, accroupis devant une table basse, jouent gravement aux dominos ; un vieillard file la quenouille et des femmes, près d’eux, cousent des petites robes d’enfant. Un lac en miniature s’étend et vient mourir devant les pauvres demeures. De grandes oies blanches nagent sur ces eaux, pareilles à des cygnes, tandis qu’un vol de colombes passe au ras des flots. Au loin, sur l’autre rive, les blés à perte de vue mettent l’espoir de la récolte prochaine en la splendeur de leur tapis couleur d’émeraude… de grands palmiers font un bouquet sombre que le vent du soir agite très doucement. Une paix profonde émane de ces choses et de ces gens. Je ne vois plus la saleté ni la misère qui m’entourent. Seule m’apparaît la sagesse profonde de ces humbles qui me regardent et qui, si près de nos agitations, accomplissent doucement, et le cœur satisfait, les mêmes phases des mêmes destins, de père en fils et d’âge en âge.

Si le fellah égyptien, qu’il demeure chrétien ou musulman, ne semble au premier abord qu’un même homme, de par l’attitude ou le costume, plus fort encore semble le rapprochement parmi les hommes des classes plus élevées. Dans les villes, chaque jour le lien se fait plus complet. Chaque province contenant un assez grand nombre de Coptes envoie un des siens représenter le parti à l’Assemblée législative. La délégation mandée en Europe pour expliquer la situation du pays et réclamer l’indépendance de l’Égypte comptait un Copte.

Il est à remarquer que la Haute-Égypte en renferme davantage, sans doute parce que la conquête musulmane s’y étendit tardivement et avec plus de difficultés. Au temps où les Européens n’avaient pas encore installé leurs colonies en terre égyptienne, les Coptes seuls y maintenaient le christianisme et leurs églises s’ouvraient à tous les cultes chrétiens. C’est ainsi que, même à l’heure actuelle, leur cathédrale du Caire possède plusieurs chapelles, dont chacune est consacrée à un rite différent, parmi les innombrables schismes qui désolèrent l’Église orientale.

Les Abyssins y ont leur autel où, à leur passage dans la Capitale, ils viennent en grande pompe entendre le saint office.

Le patriarche dirige, non sans peine, tous ces fidèles venus d’un peu partout rendre hommage à quelque saint ou martyr de leur race, ignoré du reste du monde.

Mais pour des yeux d’artiste, l’immense basilique où, journellement, montent vers le ciel des prières dans toutes les langues, faisant résonner les voûtes des accents les plus barbares, ne vaut pas la moindre de ces humbles maisons du Seigneur que les premiers chrétiens de Fostat semèrent sur la ville comme autant de fleurs. Elles ont nom Sainte-Marie, Saint-Georges, Sainte-Barbe et recèlent encore, dans leur étroite enceinte, plus d’un joyau de la période byzantine. Il faut aller à leur découverte, car rien ne les indique au passant indifférent. C’est là-bas au fond du vieux Caire, parmi des demeures ayant gardé toute la poésie orientale, qu’elles dressent leurs murs vétustes et leurs colonnes étranges. Parmi ces fûts de granit et de porphyre auxquels l’usure a enlevé tout éclat, on retrouve plus d’un pilier ayant jadis appartenu à quelque temple d’Isis, d’Athor, d’Osiris ou de Phtah (Vulcain égyptien). Si les pierres ont une âme, celles-ci du moins ne doivent point se montrer trop affligées de se trouver là, car si les prières diffèrent, la langue demeure la seule qui se rapproche encore un peu de l’idiome d’autrefois. Les rites rappellent, à s’y méprendre, ceux que les prêtres égyptiens perpétrèrent à travers les âges. C’est aussi la même soumission, la même ardente foi qui, devant les icônes des trois saintes (sainte Dimiana, sainte Barbara, sainte Juliana), fait courber les fronts et ployer les genoux des fidèles de ce lieu. Les ancêtres pourraient revenir, ils ne seraient point surpris. Ils retrouveraient les visages graves, les grands yeux sombres, les membres souples de ceux qui continuent leur race ; de même qu’à certaines fêtes ils reconnaîtraient dans les mouvements du prêtre et les accompagnements du cistre et des cymbales, les mêmes gestes, les mêmes cadences, les mêmes sons qui firent autrefois la joie de leurs yeux et le plaisir de leurs oreilles. Ils goûteraient encore cette volupté profonde qui consistait, pour les Égyptiens, dans l’obscurité et la fraîcheur de leurs temples, sans doute parce qu’elles les reposaient de l’accablante chaleur pesant sur la ville.