C’est au vieux Caire que les Pères franciscains établirent leur première église, englobée dans un amas de maisons. On leur doit aussi le premier cimetière européen, où dorment encore tant de nos compatriotes. La légende veut que saint François lui-même ait béni ces lieux, qu’il visita vers la fin du XVIe siècle.

De la primitive église, il ne reste guère que l’autel, à demi en ruines et mal défendu par les minces grilles apposées depuis. Vers 1838 les Franciscains quittèrent ces lieux pour aller s’installer au Mousky, où ils résident encore. La paroisse qu’ils desservent demeura longtemps la seule fréquentée par la colonie européenne. Aujourd’hui même, les catholiques italiens n’en connaissent point d’autre.

Le cimetière « français », comme le nomment encore les habitants de l’antique Babylone, resta donc au début celui des religieux de Saint-François. Au moment de la fameuse peste qui décima la population du Caire, nos malheureux compatriotes ne furent point épargnés et le modeste enclos, si abandonné à l’heure présente, recueillit leurs dépouilles mortelles.

C’est là que, durant plusieurs années, j’ai pu voir, à chaque printemps, la dévastation accomplir un peu plus son œuvre, maintenant complète. En ce coin ignoré de la plupart des Français d’Égypte, repose cependant parmi tant d’autres Mme Félix Mangin, femme du célèbre historien et fille de Louis Caffe, ce Caffe chez lequel séjourna Chateaubriand durant son séjour au Caire. Près d’elle, terrifiante vision, on pouvait voir encore, en 1919, raidi dans la pose du dernier moment, le corps de Mme Marie Clot, femme de Clot-bey auquel on doit le plus magnifique travail sur l’Égypte, et qui fonda la première école de médecine du Caire. Couchés côte à côte, afin sans doute qu’ils tiennent moins de place, on apercevait encore les squelettes de ce qui fut Palmyre Gault, Busco le saint-simonien, la générale de Sequerra et tant d’autres qui, à mesure que leurs propres sépulcres s’écroulaient, étaient rassemblés en un macabre et pitoyable voisinage. Sur tout cela, le soleil d’avril mettait le flamboiement de sa lumière, et un acacia fleuri laissait tomber ses petites houppes parfumées, comme l’ultime hommage de la nature à ces morts que personne, à présent, ne connaît plus.

L’humble gardienne du cimetière, — une Copte qui depuis des années vit dans le quartier — a fini par installer son lit dans ce qui fut le tombeau de Mme de Sequerra. A ceux qui s’en étonnent et lui demandent si elle n’a pas de frayeur de dormir là, elle répond : « Pourquoi craindrais-je le voisinage des pauvres défunts ?… Ils ne font de mal à personne, les vivants sont autrement redoutables. » Et sitôt les visiteurs partis, elle reprend sa quenouille abandonnée ou sa lessive interrompue.

J’ai parlé longuement, dans les Promenades à travers le Caire, de ce cimetière, et donné les épitaphes copiées par moi en 1904. Alors, les monuments demeuraient intacts, c’est seulement depuis dix ans que les tombes ont commencé de s’effriter. Tout cela, construit en briques crues, est enfin tombé en poussière.

PETITS MÉTIERS D’ÉGYPTE

Les tisserands entrevus à l’Exposition agricole du Caire m’avaient donné le désir d’aller les regarder travailler dans le foyer même de leur industrie.

Je me rendis donc à Méhallet[7], par un de ces radieux matins dont l’Égypte offre si souvent l’inappréciable douceur.

[7] Mehallet-el-Kebir, ville de la province de Garbieh.