Quarante minutes de chemin de fer séparent Méhallet de Tantah. C’est, durant le temps si court du voyage, l’éternel panorama de la Basse-Égypte, grasse et fertile à souhait, avec ses plaines d’un vert pâle, son horizon sans bornes, immensité couleur d’émeraude que le ciel de mars, d’une transparente pureté, fait plus éclatante, à l’œil ravi du voyageur. De loin en loin, de minces bouquets de mimosas et de lentisques ; par places, au bord de quelque canal, un saule pleureur dont les branches, déjà, se couvrent de verdure légère, véritable dentelle dont les fils sont de minces feuilles, qui se penchent doucement vers l’eau lumineuse.
Les gamouss paisibles[8] vont de leur pas grave vers les prairies et, par endroits, des bœufs et des ânes, quelquefois séparés, le plus souvent attelés, en une bonne entente de bêtes paisibles, tournent la sakieh[9] qui va donner aux terres le liquide bienfaisant qui les arrose.
[8] Buffles.
[9] Puits à roue.
On arrive. Voici la ville ! la ville célèbre où jadis les mosquées furent égales au nombre des jours, ville de trafic et de richesse où, en bons musulmans, les tisserands dont l’or emplissait les coffres, croyaient utile de se conserver les faveurs du ciel et de faire la part du feu en construisant chaque jour de nouvelles maisons de prière. Que reste-t-il aujourd’hui des trois cent soixante-cinq mosquées ?… de tristes ruines lamentables, comme toutes les ruines de la Basse-Égypte, où la brique crue et le limon font tous les frais de la construction. Aussi l’on a peine à croire que certains villages, n’offrant plus aujourd’hui que des amas de décombres poussiéreux, aient pu représenter jadis le centre palpitant des grandes cités mortes.
Cela est vrai pour des capitales telles que Mendès, Xoïs, Athribis et Saïs, où seuls quelques monticules et des mottes de terre bizarrement assemblées rappellent vaguement la forme d’une ville ; à plus forte raison pour Méhallet, dont l’opulence ne remonte guère qu’à la Renaissance et que rien, aujourd’hui, ne différencie d’avec les nombreuses cités de l’intérieur, aussi dépouillées, aussi tristes, aussi malpropres qu’elle.
On y voit un bazar nouveau, tout à fait quelconque, où se retrouvent les éternels pots et marmites de terre vernissée, les mouchoirs de coton aux teintes violentes, les mille bimbeloteries du commerce oriento-européen. De-ci, de-là, les backals[10] grecs mettent la note gastronomique, avec leurs boules de fromage de Hollande, leurs boîtes de conserves et leurs caisses de pétrole. Puis, deux pharmacies, quelques boutiques de marchands de cigarettes, et voilà pour le négoce… Qui a vu une rue soi-disant « franghi » dans une ville d’Égypte, les a toutes vues.
[10] Épiciers.
Hors le Caire, Alexandrie, Port-Saïd, peut-être Tantah et Mansourah, tout est pareil !
Un voyageur qui s’endormirait à Samanoud ou à Chibin, peut fort bien être transporté dans un autre chef-lieu de province et s’y réveiller. Il lui faudra du temps pour s’apercevoir qu’il a changé de contrée. C’est la répétition la plus extraordinaire qui se puisse voir, et je ne sais pas un autre pays semblable sous ce rapport.