Même résultat pour les ruelles inextricables qui forment la ville elle-même ; je me suis souvent demandé comment les habitants ne s’y trompaient point et n’allaient pas, le soir venu, frapper à une porte qui ne fût point celle de leur demeure.
A Mehallet-el-Kebir, c’est en parcourant un véritable labyrinthe de rues infectes, et pour la plupart désertes, que l’on arrive enfin à la principale fabrique de tissus.
Ici, rien n’a changé depuis le commencement des âges, et l’on se croit reporté à des dizaines de siècles en arrière en pénétrant dans la cave, presque sans jour et tout à fait sans air, où nous sommes introduits.
Voici les métiers primitifs, tels que sans doute ils sortirent de l’imagination des premiers tisserands égyptiens. Aucun changement, aucune amélioration, la routine éternelle suivant son cours à travers les époques disparues.
Des ouvriers, péniblement, accomplissent de véritables miracles d’adresse et de patience, étant donnés les moyens rudimentaires dont ils disposent. D’innombrables fils de soie ou de coton pendent de la voûte et, selon l’ancien système placé sur un plancher d’une solidité relative, un second ouvrier démêle les fils et les prépare au-dessus du métier où travaille l’ouvrier principal. Les fils eux-mêmes sont maintenus d’aplomb par des pierres, comme au premier jour de l’art du tissage. C’est merveille de voir la rapidité avec laquelle l’artiste fellah, muni d’un outillage si barbare, lance sa duite. Il l’agite en un rythme régulier, traçant à mesure les dessins que seule lui dicte son imagination ; aucun modèle ne le guide, il se contente de composer à mesure.
Les ouvriers se trouvent resserrés en un espace si étroit qu’il est presque impossible de circuler dans la pièce. Chaque coin laissé libre est d’ailleurs occupé par un ou deux enfants de six à dix ans, chargés de dévider les écheveaux de fil ou de soie à des tours qu’une sorte de rouet fait fonctionner. Ces tours sont fabriqués avec des bâtons de roseaux à peine équarris, tels que depuis trente siècles leurs aïeux les connurent.
Jusqu’au commencement du XVIe siècle, les ateliers des tisserands étaient désignés en arabe sous le nom de tiraz. Ce nom a été changé depuis en celui de maanral servant à indiquer le lieu de fabrication ou le métier. Enfin, de nos jours, on emploie indifféremment les termes de warchach ou fabriqua, celui-ci venu de l’italien et dont les Égyptiens ont fait au pluriel fabriquatt.
Bien avant la modeste Mehallet, les grandes villes d’Égypte se disputèrent l’honneur de présenter au khalife les plus admirables étoffes sorties de leurs ateliers. L’Égypte, alors, donnait plus encore qu’elle ne recevait, et ses produits dépassaient en beauté les échantillons de toutes les contrées musulmanes. Al-Fakihi, l’historien, avait vu à la Kâabah de la Mecque des tentures fabriquées en Égypte dont la plus ancienne portait la date de 159 de l’hégire, soit l’an 700 de notre ère. Il ajoute que cette pièce merveilleuse avait été exécutée à Tinnis. A l’appui de son dire, le chroniqueur donne sur cette dernière cité des détails qu’il me paraît intéressant d’indiquer : « Tinnis, — la Tennesos des Grecs — était une belle ville dans laquelle se trouvaient un grand nombre de monuments des anciens. Les habitants se montraient riches et opulents. La plupart d’entre eux tenaient leur fortune de leur métier de tisserands. C’est là qu’étaient tissés les vêtements appelés choroubs, dont on n’aurait pu trouver les pareils dans tout le reste du monde. C’est là aussi qu’on tissait, à l’usage personnel du khalife, une robe nommée badanah, ne renfermant en chaîne et en trame que deux onces de fil ; le reste était tissé en or. Cette robe, véritable merveille, présentait cette particularité que l’on n’avait besoin ni de la couper ni de la coudre. Sa valeur atteignait mille dinars. Les autres robes en lin simple, fabriquées à Tinnis, se vendaient 100 dinars. »
C’est encore à la ville de Tinnis que se préparaient les étoffes destinées aux tentures de la Kâabah ; à Chata, Difou, Damirah, Tounah et dans les villes voisines on fabriquait également des tissus très fins, mais qui demeuraient bien inférieurs à ceux de Tinnis et de Damiette. L’exportation de ces étoffes dans l’Iran produisait, par an, jusqu’à l’an 360 de l’hégire (970 de notre ère), de vingt à trente mille dinars. D’après Makrizi, le village de Dabiq était célèbre par ses étoffes brochées d’or et la finesse de ses turbans faits de lin pur. Alexandrie gardait le monopole des pièces de lin. Une de ces étoffes nommée chirb se vendait à son poids d’argent[11].
[11] Le manteau que le César romain germanique revêtait lors de son couronnement sortait des métiers arabes. Il est aujourd’hui conservé à Vienne.