Cependant l’Égypte ne fut longtemps qu’un simple vilayet dépendant de Bagdad la superbe. Les gouverneurs se contentaient de la pressurer.

Avec les Khalifes Fatimites, la terre des Pharaons touche à l’apogée de sa puissance. Les Tiraz deviennent propriété khalifale et une organisation spéciale est instituée. Elle comprend un directeur général, un contrôleur, un directeur des travaux et deux comptables.

Pour se donner une idée de l’importance attachée à cette administration, il faut relire les écrivains de l’époque. L’un d’eux nous apprend qu’à la tête du département du Tiraz, qualifié toujours « le noble », est un directeur choisi parmi les hauts dignitaires du turban et du glaive. Il jouit d’égards spéciaux de la part du khalife. Il a une résidence à Damiette, une autre à Tinnis et enfin partout dans les autres centres de fabrication d’étoffes. Il est un des fonctionnaires les mieux rétribués. Sous ses ordres et pour faire exécuter les commandes adressées aux villages, se trouvent cent hommes. A sa disposition sont un achari[12] et trois barques dont les raïs et les matelots ne les quittent jamais et sont payés par le divan. Que nous voilà loin des humbles tisserands de 1921 !… Aujourd’hui, les tisseurs les plus habiles travaillent huit heures par jour et gagnent une pariza (2 fr. 50). Les autres reçoivent une paye variant de quatre à huit piastres. Les enfants doivent peiner tout le jour pour une grosse piastre.

[12] Achari, sorte de bateau employé autrefois sur le Nil.

Tout ce monde est content, rit, chante, parfaitement satisfait. Et je songe qu’ici, comme ailleurs, le travail de ces hommes n’ayant pas seulement l’air de se douter des merveilles qu’ils accomplissent en de telles conditions, et pour si peu d’argent, va se transformer en belles guinées dans le coffre-fort du marchand qui, lui, saura en extraire tout le bénéfice possible, sans risques et sans peines.

Comment ne pas se révolter devant une chose aussi étonnante : la différence existant entre la facilité des moyens de production, le bon marché des matières premières et le prix élevé auquel les étoffes sont vendues ! Je pense que c’est aussi ce prix qui en rend la consommation beaucoup moins importante qu’elle ne le serait, si les marchands se montraient moins rapaces.

Il y a là de très grandes réformes à établir. C’est ajouter à la richesse d’un pays que d’en multiplier les industries et les rendre prospères. Les fabriques de Mehallet, disposant d’un outillage plus parfait, pourraient atteindre de magnifiques résultats qui ramèneraient peut-être l’abondance dans la ville si lamentable…

Certes il est bon de songer à l’embellissement des capitales et à l’agrément des hôtes de marque ; mais relever le commerce des cités qui s’en vont, s’appliquer au bien-être et à la vitalité des populations de l’intérieur de l’Égypte, me semble un devoir qui s’impose. Car la province est à la capitale ce que les artères sont au cœur, et c’est de l’abondance des villages que sont faits le charme et la richesse du Caire.

Je ne pense pas que les tisserands de Mehallet, pas plus que ceux du Caire, remisent de si tôt leurs navettes enchantées. Le fellah assez fortuné pour se parer aux jours de fête, le peuple innombrable des ulémahs, des cheiks, des feckys, enfin toute la petite bourgeoisie indigène composée de commerçants et de boutiquiers, ne renoncera point si vite aux belles galabiehs, aux caftans et aux koufiehs de soie multicolores. Il faudra de longues suites d’années pour que les étoffes indigènes cessent de plaire. Il serait d’ailleurs grand dommage que ce jour arrivât trop vite. Tel qu’il est, le costume local constitue la beauté des rues et le charme des yeux. Il diffère grandement des gandourahs algériennes ou marocaines. Je ne sache point qu’il soit porté nulle part ailleurs et il demeure, tant par la grâce savante de ses formes, que par l’harmonie surprenante de ses couleurs, un vêtement unique au monde, bien fait pour chatoyer sous l’ardente lumière du ciel égyptien.

Si les métiers du tisserand doivent fonctionner longtemps encore, il n’en est pas de même de l’industrie, autrefois si florissante, du sellier. Au plus beau moment de la civilisation musulmane, alors que l’art arabe atteignit en Égypte son apogée, le Caire disputait à Cordoue la magnifique, l’élégance des objets de sellerie, Les sultans de Constantinople faisaient venir à grands frais la parure de leurs montures de la capitale des bords du Nil. De l’aube à la nuit, on voyait dans la sarghia[13] les ouvriers polissant les cuirs, les passementiers tressant les cordelettes, préparant les glands et les bouffettes de laine ou d’argent. Comme le rouge et l’ocre dominaient, cela faisait dans l’ombre des échoppes, un chatoiement de couleurs et un miroitement de lumière sitôt qu’un rai de soleil venait à les caresser.