[13] Quartier des selliers.

Il y a peu d’années encore, le commerce des selliers possédait tout un coin du Mousky. Là se réunissaient non seulement les beys, les effendis et les eunuques des palais venant eux-mêmes donner leurs commandes et examiner leurs emplettes, mais tous les chefs de tribus bédouines accourus du fond de la Cyrénaïque ou de l’Arabie, à seule fin de choisir au Caire les objets qui devaient parfaire leur prestige aux yeux des autres hommes du camp.

Les belles hanems, moins audacieuses que leurs descendantes, auraient cru se commettre en mêlant leurs voiles de gaze et leurs habarras de satin aux burnous des uns ou à la redingote des autres. Eunuques et domestiques achetaient pour elles ; mais les femmes demeuraient parmi les fidèles clientes de la Sarghia. Bien peu possédaient le coupé, restant encore le monopole des princesses et des riches esclaves de harem. La mule et le baudet remplaçaient tout équipage. Non seulement ce mode de transport servait à rendre les visites obligatoires à travers l’immense dédale des rues de la ville, mais le plus souvent on l’adoptait, sitôt qu’il s’agissait d’un voyage pas trop lointain. Le chemin de fer n’était guère employé que pour les grandes distances, et le moindre déplacement par la secca-el-Hadid[14] prenait les proportions d’un événement.

[14] Voie ferrée.

Aujourd’hui, on ne retrouve plus guère de baudets qu’aux lieux de promenade fréquentés par les touristes, et si l’on veut apercevoir encore quelques femmes voilées chevauchant la haute mule d’antan, il faut aller dans l’intérieur des terres et traverser quelques villages.

Et comme les baudets à destination des clients cosmopolites sont pourvus de selles modestes, que les indigènes conservent les leurs dont ils ne trouvent guère l’emploi, sans les Arabes nomades les selliers pourraient clore leurs demeures. Elles ont déjà disparu en partie ; à peine de loin en loin quelque humble boutique rappelle bien faiblement le magasin rutilant des jours passés.

Un autre art, qui tout doucement achève sa course, est celui du potier. Jadis, l’Égyptien, fidèle aux pratiques de ses pères, englobait dans le même dédain méprisant tout ustensile de fabrication européenne. Dans chaque ville, dans chaque bourgade un peu importante, les fabriques de poteries représentaient une industrie aussi puissante que lucrative. Gargoulettes, bols, cruches et amphores sortaient des mains indigènes et l’on ne pouvait guère parcourir la banlieue de n’importe quelle cité sans voir, alignés par terre et séchant au soleil, les produits que les mains habiles de l’ouvrier égyptien venaient de tirer de la glaise. Maintenant, pour se représenter le travail de ce potier chanté tour à tour par les Grecs, les Romains, les Arabes et les Franghis d’un autre âge, il faut aller jusque dans la Haute-Égypte, à Keneh. De cette ville sortent chaque jour, par centaines, les immenses ballass que les femmes de là-bas emploient pour aller puiser l’eau du fleuve et qu’elles portent, du même geste gracieux que jadis eurent les suivantes de Thermontis et les filles de Jethro.

De Keneh aussi partent les innombrables goulla[15], gargoulettes destinées à rafraîchir l’eau, alors que les Européens n’avaient pas encore installé en Égypte les machines à glace. Cette glace, le moindre fellah peut se l’offrir aujourd’hui pour une somme infime ; seuls, les pauvres recourent aux moyens préconisés autrefois.

[15] Nos pères, venus en Égypte avant le XVIIIe siècle, les nommaient bardaques.

Cependant, quelques maisons, restées réfractaires aux usages étrangers, montrent encore avec orgueil, sur le rebord intérieur des fenêtres à la mode ancienne, le grand plateau de faïence arabe sur lequel s’alignent les gargoulettes emplies d’eau fraîche et au goulot desquelles chacun vient boire à son tour.