C’est pour ces fervents des habitudes ancestrales, que, chaque jour, les habitants de Keneh chargent les chalands, qui tout doucement glissent sur le fleuve apportant dans les villes les montagnes d’amphores et de vases, et que l’on voit passer de loin en loin sur le grand Nil, gardien des choses immuables et des paysages de légende.
Pourtant, assis sur ses talons et tournant entre ses doigts minces l’argile limoneuse, le potier, guère plus vêtu que les contemporains du roi Menephta, regarde avec mélancolie diminuer peu à peu le nombre des barques qui portent sa fortune. Ses yeux n’ont point de colère, mais une sourde rancune lui vient à la vue des femmes de son pays qui, même ici sur cette rive du Saïd si éloignée du Delta, commencent de trahir la coutume des aïeules et remplacent peu à peu la gracieuse cruche de la contrée, par l’affreux bidon de pétrole, plus solide et moins difficile à remplir.
L’ÉGYPTIENNE D’AUTREFOIS ET CELLE D’AUJOURD’HUI
Bien loin de suivre les traces de ses sœurs antiques les Nitocris, les Arsinoé, les Bérénice, les Cléopâtre dont les intrigues bouleversèrent le monde, l’Égyptienne n’était, il y a quelques années, aux yeux de l’époux, qu’un objet de luxe. Aujourd’hui encore, dès que le mari se trouve assez haut placé dans l’échelle sociale pour que le femme puisse demeurer chez elle, qu’il gagne trois cents piastres ou cinquante livres, l’épouse cesse de s’appeler Fatma ou Zénab ou Zohra ; même pour lui elle est Hanem[16] : mal en prendra au pauvre époux s’il l’oublie… Un soir de Ramadan, quelques bourgeoises de province discutaient, devant moi, sur le plus ou moins de mérite des maris de leurs amies ; on vint à nommer l’un d’eux, brave petit employé de Moudirieh[17], que je connaissais pour un homme fort aimable, et qui me semblait rendre sa femme parfaitement heureuse. Ce n’était pas l’avis de ces dames.
[16] Ce mot désigne à la fois la dame et la demoiselle.
[17] Chef-lieu.
— Figure-toi, ma sœur, — disait l’une d’elles, il la respecte si peu, la pauvre, il l’appelle par son nom… (sic)
Donc, sitôt qu’elle est Hanem, la petite femme sent le besoin de trôner et d’imiter la grande dame. Ne pouvant s’entourer d’esclaves blanches ou noires, d’amies haut placées ou de visiteuses de marque, elle ouvre sa porte à toutes les créatures inférieures que l’appât d’un bon repas ou d’une soirée tiède attire chez elle.
Elles sont légion, ces sangsues de harems… exercent tous les métiers… savent toutes les histoires… chantent toutes les chansons. Selon le milieu, l’âge, la beauté, la vertu ou la fortune de celle qui les héberge, elles seront timorées ou impudiques, lascives ou chastes, tristes ou gaies, bavardes ou silencieuses, croyantes ou ironiques. Ce sont elles qui s’entremettent pour raccommoder les membres d’une famille divisée momentanément par des raisons d’intérêt. Elles savent que le fils du pacha d’en face a aperçu la femme ou la fille de la maison par quelque fenêtre mal fermée, et qu’il meurt d’amour… Elles procurent à la veuve inconsolable les remèdes qui sèchent les larmes et ravivent les yeux… connaissent les plantes salutaires et les pommades infaillibles, les boutiques où tout se vend à bas prix, et les échoppes mal famées où le rebouteur opère.
Elles excellent encore à amener le rire sur les lèvres de ces désœuvrées que tout lasse et qui ne comprennent pas que leur plus grand ennui leur vient d’elles-mêmes, de leur vie oisive à laquelle elles n’ont point su donner un but, ni créer une occupation. Alors, n’est-ce pas, la bouffonne est toute trouvée… Quelques hommes n’ignorent point ces choses, et bâillant eux-mêmes éternellement, ils se plaisent aux pasquinades des mercenaires qu’ils entretiennent sans qu’il y paraisse. Mais, Dieu merci, tous les Égyptiens ne sont point comme eux, et la plupart ne sauront jamais de quelle fange, de quelles obscénités les parasites souillent les oreilles de leurs filles, ou les yeux de leurs femmes.