Parmi la nouvelle génération, beaucoup d’Égyptiennes élevées dans les écoles européennes ont puisé, à la fréquentation de leurs compagnes, des idées progressistes dont la famille et la direction de leur ménage se ressentent, pour le plus grand bien du mari qui, s’il est intelligent, favorise les dispositions de sa jeune épouse au lieu de les étouffer, ce qui arrive trop fréquemment. Combien de musulmanes, dirigées selon les principes de nos femmes européennes, bien décidées à garder nos coutumes, se sont vues brutalement reléguées au rang d’esclaves ou de concubines le lendemain du mariage, par un mari incapable d’apprécier leur finesse et le bon vouloir de leurs efforts. La raison en est simple : les musulmans ont, jusqu’à ce jour, vécu dans une indépendance absolue dans leur harem ; tandis que Madame, coquette, fume ou cherche des distractions en compagnie d’autres femmes dans le mystère du gynécée, Monsieur reçoit ses amis dans le mandara, ou court les drôlesses, quand il ne fréquente pas les tripots ou les brasseries. La vie de l’un et de l’autre a deux parts distinctes : ils ne se rejoignent guère que pour dormir, à condition pourtant que Madame ne donne pas l’hospitalité à des amies, auquel cas Monsieur est relégué dans une pièce du rez-de-chaussée où on lui bâcle un lit tant bien que mal sur quelque divan, à moins qu’il ne préfère rester dehors et passer sa nuit chez des camarades. L’indigène de toutes les classes montre une facilité déplorable à dormir n’importe où. Il n’est pas rare de voir la chambre à coucher délaissée pour une autre plus fraîche ou plus chaude, selon la saison, et cela sans qu’aucun des meubles qui la composent en soit enlevé. Un matelas, deux coussins longs et plats, une moustiquaire fixée par quatre cordons, au salon, dans un corridor, dans l’antichambre, et voilà le lit installé… Même opération pour la salle à manger. A l’heure des repas, l’esclave préposée au service de la table se présente, portant sur sa tête un immense plateau que l’on place soit sur un guéridon microscopique servant de trépied au plateau, soit à terre tout simplement. La fantaisie des convives décide. Il arrive que le repas se prenne successivement, en une semaine, dans toutes les pièces de la maison, selon le caprice des maîtres du logis à l’heure où on les sert.

Avec de tels usages, nos mœurs à nous paraissent dures, dans leur immuable régularité. Pour les hommes habitués à vivre uniquement d’après leurs désirs, la petite fiancée de l’autre siècle est l’oiseau rêvé dont ils souhaitent peupler la cage de leur maison, car avec une femme tant soit peu civilisée mille détails inaperçus se révèlent, mille indices se déclarent, perturbateurs de la belle indépendance maritale. A la femme nouvelle à laquelle on a parlé du mariage tel qu’il se pratique en pays chrétien, à celle qui a fréquenté nos maisons et lu nos livres, un monde inconnu s’est ouvert dans lequel elle souhaite s’élancer à son tour et entraîner le compagnon de sa vie. Écœurée par les histoires scabreuses des parasites, blessée par la promiscuité débordante des femmes qui l’entourent, elle souhaite vivre avec son mari, partager ses connaissances, ses soucis et ses joies ; pour cela, elle redoute le mandara où des amis, souvent mauvais conseillers ou compagnons de mystérieuses débauches, le retiennent loin d’elle et exercent sur lui une néfaste influence. Si une de ces femmes rencontre un homme nourri des mêmes idées, c’est la famille constituée, le ménage heureux et l’avenir paisible parmi de petits êtres qui, devenus grands, rêveront une Égypte régénérée et travailleront ensemble à sa transformation. Mais si la jeune fille, sagement modernisée, échoit pour son malheur à quelque fils de famille aux idées anciennes et au fanatisme farouche, c’est le recul le plus profond dans l’ignorance et dans le vice, car à celle qui n’a eu qu’un commencement de civilisation, le mariage tel qu’il a été compris jusqu’ici par les hommes indigènes, n’est qu’une porte largement ouverte sur la débauche inconnue. Traitée en courtisane, l’épouse à laquelle on n’a inculqué que de vagues principes de morale a vite fait de s’en affranchir. Son mari la délaisse, vite les amies la consolent. Des danseuses sont louées à prix d’or pour venir charmer ses heures de solitude par leurs poses lascives, et leurs chansons voluptueuses, que la maîtresse du logis ne dédaigne point d’accompagner sur le oûd[18] ou la darabouka[19].

[18] Sorte de harpe que l’on pose sur les genoux.

[19] Espèce de tambour à long col de terre.

Pas un mariage, pas une naissance, pas une circoncision sans le secours des vierges folles, dont les chants amoureux et les danses impudiques font la joie des enfants, des jeunes filles et des vieilles femmes.

Il faut les avoir vues, omnipotentes, souveraines, traiter les maîtresses de maison avec une familiarité si grande que je défie quiconque n’est point né dans ce milieu de n’en être point choqué. Il faut les voir, quémandeuses insatiables, mendier pour ainsi dire quelques guinées ou quelques piastres en plus de la somme convenue… — Ce sont elles qui ouvrent la marche de la solennelle procession que l’on fait faire à la jeune épouse avant de l’asseoir sur le trône où l’époux doit la rejoindre.

Je veux bien admettre, avec quelques indigènes, que toutes les almées et guawazi ne soient pas des courtisanes… Mais les autres ? les danseuses, par exemple, où les prend-on ?… quel semblant de moralité leur demande-t-on ? où dansèrent-elles la veille, où danseront-elles demain ?… Et ce sont ces femmes aux poses lascives, aux propos légers, dont la femme égyptienne de moyenne classe fait son habituelle société.

Il y a vingt ans, un décret qui fit le désespoir de la jeunesse masculine interdit aux danseuses de se montrer au dehors, cafés, lieux de plaisir, places publiques, autrement qu’en robe montante et longue. Le maillot transparent fut, d’office, rigoureusement prohibé. La foire de Tantah en demeura endeuillée. Impossible d’apprécier maintenant les mouvements de vagues, les ondulations savantes des poitrines et des abdomens.

Mais ce que l’on a jugé indécent pour les jeunes mâles, suffisamment renseignés pourtant, on le tolère dans les familles. Et voici que les petites sœurs peuvent contempler, de leurs yeux purs d’innocentes, ce que les grands frères ne doivent plus voir. Une fois de plus, la loi a montré, par cet exemple, la grandeur incommensurable de sa toute-puissante absurdité. La vertu des jeunes Égyptiens n’avait, je crois, plus grand’chose à perdre à un spectacle qui les amusait peut-être, sans trop les corrompre ; celle de leurs femmes et de leurs sœurs avait tout à gagner, au contraire, à se le voir prohiber.

Encore si ce n’était qu’aux cérémonies de gala ! Mais il arrive trop souvent que des femmes riches, oisives, que les maris délaissent (et c’est, hélas ! le plus grand nombre) font appel aux mérites des danseuses pour calmer leur fièvre d’ennui, apaiser leurs nerfs de neurasthéniques volontaires.