Et c’est, dans le mystère des soirs, la résurrection des gestes antiques : le oûd grince, le kanoun gémit et la darabouka, à petits coups précipités qui semblent le battement même de leurs cœurs affolés, sème la démence aux sens de ces créatures que la claustration étiole et que la solitude pervertit. Ces séances musicales se nomment des alatieh.

Pendant ce temps les enfants, livrés aux mercenaires, dépérissent ou meurent ; les domestiques, point surveillés, glissent à un gaspillage éhonté : c’est le coulage dans toute son étendue.

Les fillettes et les petits garçons, auxquels leur jeune âge permet encore l’accès des harems amis, les futurs hommes de ce beau pays d’Égypte, laissent leurs regards se souiller de visions qui n’ont pas même la beauté pour excuse. Dans l’antiquité grecque ou latine, l’esthétique sauvait tout, et par la grandeur souveraine d’un geste, par la grâce chaste d’une attitude, l’impudeur cessait d’être. Le nu régnait dans son impérissable splendeur et l’enfant qui se laissait ravir par la majestueuse pureté des formes, plus tard devenu homme, avait si bien gravé leurs délicieuses images dans son cerveau que, par une sorte d’éclosion lente, un beau jour, sous ses doigts ou son pinceau, dans le marbre ou sur la toile, le chef-d’œuvre naissait, inconsciemment créé par le souvenir des charmes entrevus.

Ici, rien de pareil. L’accoutrement est grotesque, les formes avachies, les masques mal fardés sont souvent d’une repoussante laideur.

Je ne sais où l’on exhibe les jeunes danseuses, mais je n’en ai, pour ma part, vu que de fanées.

Rien n’excuse la vulgarité dans le plaisir. Si une pauvre fellaha, ayant peiné vingt ans au dur labeur de la terre et aux soins de la famille, semble intéressante au point que la déformation de son être donne la preuve même de sa vaillance, il n’en est pas de même d’étrangères payées pour divertir un public.

Les enfants sont élevés dans le mépris le plus absolu du goût et de la beauté. A dix ans, une fillette indigène depuis longtemps n’ignore plus rien, et de ses lèvres vermeilles, qu’aucun cosmétique n’a encore flétries, sortent des paroles qui font penser à la jolie princesse du conte de Perrault :

« Or, voici que la fée ayant parlé, il advint que la petite princesse aux yeux de lumière ouvrit la bouche, et tout aussitôt s’en échappèrent de fort vilains crapauds qui répandaient tout alentour une odeur nauséabonde. »

Il faudrait si peu, pourtant, pour faire de ces enfants, naturellement appliquées et réfléchies, de vraies femmes, capables d’aider, de toute la sève de leur jeune corps, de toute la bonté de leur cœur, au développement de la race future, à la richesse encore ignorée de cette Égypte de demain qui, avec un peu d’efforts et de volonté, pourrait devenir si grande et si belle qu’on oublierait son passé de gloire, pour ne plus voir que son avenir de bien-être et de splendeur.