Avec la fellaha tout change ; ici, plus de harem, plus de voiles ; la vie libre au soleil joyeux, aux côtés de l’homme que la femme aide de toutes ses forces et de tout son amour. Qu’il soit cultivateur, comme ses ancêtres, ou marchand d’oranges et de dattes aux marchés des villes, le fellah garde sa compagne auprès de lui, et l’expérience prouve qu’il ne fait point une si mauvaise affaire. Nulle autre marchande n’est plus habile à gonfler un poulet trop maigre, ou à glisser des légumes avariés dans une corbeille de beaux produits tentant l’acheteur. Nulle mieux qu’elle ne vient à bout des calculs les plus compliqués, et cela sans leçons d’aucune sorte, d’un seul geste de ses doigts minces et de sa tête brune. Nulle enfin n’est plus vaillante, plus rapace, dure à la souffrance comme à la misère. J’ai vu, il y a quelques années, une laitière de vingt ans qui, prise des douleurs de l’enfantement dans mon escalier, mit au monde un très robuste garçon avant que j’aie eu le temps de la faire transporter dans la maison. Les domestiques l’ayant enfin installée sur un divan, je m’occupai à rassembler quelques objets de layette à l’intention du bébé ; le temps de fouiller dans les armoires, la mère et l’enfant avaient disparu. La malheureuse s’était contentée de rouler dans sa abaya[20] le nouveau-né puis, reprenant sur sa tête la corbeille plate remplie de cruches de lait, elle était tranquillement retournée à son village distant de trois kilomètres. Le lendemain elle revenait, à peine un peu plus pâle et très égayée de ma surprise. Cet exemple n’est point rare.

[20] Sorte de drap de coton sombre dans lequel la fellaha s’enveloppe toute.

L’homme, au contraire de ce qu’on voit dans des familles européennes, est ici plus religieux et plus pratiquant que la femme. Faisant ponctuellement les cinq ablutions journalières, avant les prières, il garde donc une relative propreté. La femme ne priant guère avant la vieillesse, se contente du bain obligatoire à toute musulmane, une fois par mois.

La femme égyptienne est rarement jolie, mais elle demeure quand même fort séduisante dans sa jeunesse, grâce à la splendeur admirable de ses formes, d’une impeccable statuaire, grâce à la beauté de ses yeux très noirs et très grands, à la blancheur nacrée de ses dents, véritables perles. Ses membres mêmes réalisent une inimitable perfection de dessin ; la plus rude travailleuse conserve des pieds et des mains que plus d’une mondaine envierait. Les épaules et la gorge demeurent, jusqu’à la vingtième année, d’un modèle unique, que la teinte bistrée de la peau patine d’un bronze clair, tout à fait agréable pour des yeux d’artiste. Mais cette aurore n’a pas de midi ; au premier enfant, l’Égyptienne du peuple perd à la fois ses formes et sa grâce pour toujours. A trente ans, presque toutes sont déjà flétries, et rien chez elles ne subsiste plus des charmes de la jeunesse passée.

La femme des bords du Nil se montre superstitieuse. Les croisements nombreux avec les nègres, fétichistes mal convertis, ont mis en sa race un peu de toutes les pratiques du continent noir. Elle couvre ses enfants d’amulettes, de pièces de monnaie et de prières cousues dans des sacs de cuir. Elle se soumet elle-même à toutes sortes de coutumes absolument païennes, mais se croit très fervente musulmane à la condition de faire le Ramadan et de répéter à tout propos la formule de l’Islam : La Illah-illa-Allah Mohamed Rassoul Allah ! (Dieu seul est Dieu et Mohamed est son prophète !) A part cela, elle ignore tout de sa religion et ne s’en inquiète pas autrement. Quelques-unes, parvenues à l’âge où elles cessent d’exister pour l’homme, deviennent subitement dévotes, apprennent à prier selon les rites, font le pèlerinage de la Mecque et meurent en laissant à leur famille le souvenir d’une sainte longtemps méconnue.

Il est, en effet, curieux de voir ce que la polygamie et la soumission de tant de femmes à un seul homme ont fait de l’âme féminine dans ce pays. La femme ne vit que pour l’homme ; du jour où elle est sûre de ne plus compter pour lui, toute velléité de coquetterie disparaît d’elle. Tandis que les femmes de cinquante ans sont, chez nous, bien plus désireuses de plaire que les jeunes filles et ne négligent rien pour parvenir à ce but, ici, la femme qui se sait vieille, coupe ses cheveux, cesse de se farder et renonce à toute espèce d’ornements. En revanche, elle porte avec la même indifférence des galabiehs roses, bleues ou vertes : la couleur n’a pas d’âge au pays des Pharaons. Mais elle teint ses cheveux au henné, car les cheveux blancs sont en abomination dans tout l’Orient. Seuls, les hommes laissent la nature agir sur leurs cheveux, ou sur leur barbe. Et par une bizarre coutume, on trouverait aussi ridicule un vieillard qui se teindrait, qu’une vieille femme qui ne se teindrait pas.

L’Égyptienne devient une aïeule particulièrement tendre ; ayant renoncé pour son compte à toute coquetterie, elle reporte sur ses petits-enfants toute la tendresse de son cœur, toutes les forces encore vivaces de son être. Elle garde sur ses fils une certaine autorité, et gouverne toujours dans la maison de ses brus. La belle-mère ici est toute-puissante.

Le mariage, en Égypte, ne ressemble à aucune autre cérémonie connue. C’est, pour la femme européenne admise à assister à des noces musulmanes pour la première fois, une suite ininterrompue d’étonnements.

Contrairement à l’usage européen, la cérémonie se fait en deux fois.

Le premier soir, appelé Leilt-el-Henna (la nuit du henné), la fête se donne chez le père de la mariée. Sitôt le soleil couché, les lustres s’allument. Devant la demeure, des mâts supportant de multiples oriflammes ont été dressés. Dans tout le parcours de la rue, de longues cordes soutiennent les larges lanternes, qui font un coin de lumière et de gaieté dans l’obscurité environnante. A la porte, impassibles et raides dans leur stambouline de gala, les eunuques noirs reçoivent les invités. Les hommes sont introduits dans le mandarah et les femmes conduites aux appartements du premier étage par un escalier spécial, car ici moins que jamais les sexes ne doivent être confondus. Sur des bancs plus que rudimentaires, un orchestre composé de musiciens indigènes exécute la Marche Khédiviale, la Marseillaise ou l’Hymne grec, joués avec une impartialité touchante à chaque arrivant, selon sa nationalité.