Au premier étage la mariée de demain attend, patiente et résignée, les compliments de ses amies auxquelles l’étiquette turque l’empêche absolument de répondre. Pâlie par une matinée de supplices : bain prolongé, massage, épilage, teinture des mains et des pieds passés au henné, il lui a fallu encore subir la torture d’une coiffure compliquée, les apprêts d’une interminable toilette. C’est pour ce jour que sont réservés la robe blanche de mode européenne et le traditionnel bouquet de fleurs d’oranger, d’importation récente au pays des Pharaons. Enfin, peinte, fardée, vêtue d’étoffes somptueuses, couverte de parfums coûteux, elle est prête.
Alors commence la procession, de coutume ancestrale, que l’Égypte musulmane a prise à l’Égypte des premiers chrétiens. Des petites filles vêtues de blanc ouvrent la marche, immédiatement suivies d’adolescentes et de jeunes filles, portant de longs cierges et des fleurs. La fiancée vient la dernière, appuyée aux bras de ses sœurs ou de ses plus intimes amies.
La mère du futur et celle de la mariée suivent le cortège, en jetant des grains de sel au passage pour éloigner les mauvais esprits, tandis que dans des cassolettes fumantes les esclaves de la maison répandent à profusion l’encens et la myrrhe, sur la tête de l’enfant qui demain sera femme.
La procession se déroule dans toutes les pièces de la maison, au son de la darabouka que les almées agitent furieusement, accompagnant leur musique de chants et de pas rythmés.
Les femmes poussent le zarrout, sorte de hululement impossible à imiter pour des lèvres européennes. Enfin, la fiancée est assise. Les danses commencent. La fête se prolonge jusqu’à l’aube, et l’on se donne rendez-vous pour le lendemain au domicile de l’époux.
La cérémonie de ce jour a nom : Leilt-el-Doukhla (la nuit de l’entrée).
Aux premières étoiles, la mariée est amenée dans la maison de celui qui sera son maître. Un orchestre bruyant ouvre la marche, des danseurs improvisés exécutent au passage des gestes bizarres dont la lascivité n’a d’égale que la laideur. Des joueurs de bâton, parfois de simples jongleurs, amusent la foule et se joignent au cortège, sûrs d’avance qu’ils y gagneront au moins quelques piastres et un bon repas.
La future épouse est enfermée dans un antique carrosse, comme il ne s’en trouve plus qu’en Égypte, vieux débris de nos anciens véhicules de province, absolument grotesque d’aspect. La voiture est hermétiquement close au moyen d’épais cachemires tendus tout autour. Deux moricauds se tiennent sur le marchepied de l’arrière, à l’instar des valets de pied d’antan. Affublés de costumes de théâtre aux couleurs voyantes, ils ont pourtant gardé la coiffure nationale, le tarbouche d’un rouge vif seulement rehaussé par la splendeur d’un beau gland d’or. Ils exhibent de longs bas de soie blanche, mais comme pour eux le rêve de la chaussure est constitué par des souliers jaunes, tout cela forme un ensemble absolument simiesque et caricatural. De nombreux fiacres suivent, amenant à la fête les amis de la mariée. Des timbaliers à chameau ferment la marche.
A peine le carrosse est-il arrivé devant la porte de la demeure nuptiale, que le fiancé se précipite au-devant de celle qu’il ne connaît pas, et qui ce soir sera sa femme. Des buffles sont postés à l’entrée ; sitôt la portière de la voiture ouverte, des sacrificateurs, d’un rapide coup de couteau, immolent les pauvres bêtes qui tombent dans une mare de sang, aux pieds de l’épouse.
Ici se place une coutume, barbare et touchante à la fois. Le fiancé doit enlever brutalement la jeune fille et la porter sans faiblesse jusqu’au premier étage, en enjambant, sans se salir, le ruisseau de sang qui inonde les abords de la demeure. De ce premier pas, fait sur cette rosée tiède et vermeille, leur amour sera plus puissant, de même que dans la façon dont il soulève le cher fardeau, l’épouse connaîtra la force de son époux.