Sous l’effort colossal tenté en une heure de rêve magnifique par le baron Empain et S. E. Boghos-Pacha, à quelques toises seulement de son antique sœur disparue, surgit la cité nouvelle. Héliopolis était morte, Héliopolis est ressuscitée dans la gloire de sa splendeur rajeunie. Sur la plaine désertique, les palais se sont dressés, comme sous le coup d’une baguette magique. Les villas s’élèvent, les routes se tracent, les puits se creusent, les canaux s’étendent et les jardins naissent. Les parterres fleurissent, les arbres poussent ; l’électricité, à l’aide de ses machines les plus puissantes, met la féerie de ses lampes multicolores sur la beauté des choses et la grâce des êtres qui, sous ce ciel, retrouvent la fière allure et le regard clair que donnent aux hommes l’espace sans limite et les ciels sans nuages.

A deux pas des habitations, voici, pour la plus grande joie des âmes modernes, le vaste terrain qui va prendre demain la première place dans la liste des pistes destinées aux besoins des aviateurs. Héliopolis-Port-Aviation sera peut-être bientôt la réunion de tous les amateurs du périlleux et magnifique sport cher à nos compatriotes.

C’est là, par un jour inoubliable, que j’ai vu pour la première fois évoluer ces hommes-oiseaux et cette femme extraordinaire, avec lesquels le destin avait voulu que je fisse la traversée de Marseille à Alexandrie. Dans le jardin de mes souvenirs, je les retrouve tels qu’ils m’apparurent au départ, sur le pont de l’Équateur, regardant comme moi disparaître dans les brumes du soir d’hiver le fort célèbre du château d’If. Qu’êtes-vous devenus, jeunes hommes au front volontaire, aux yeux brillants, au sourire plein d’orgueil ? Latham à l’allure souple, au fin visage, le plus aristocratique de tous… Rougier — montrant un nez en bec d’oiseau, — solide et bruyant comme un collégien ; Balsam, l’air d’un chevalier du moyen âge égaré dans la société moderne ; Le Blond souriant dans sa longue barbe qui ne déparait point son nom ; Voisin marié depuis quelques mois et songeant, je crois, un peu moins à sa jeune femme qu’à l’appareil calé sur un des côtés du navire et pour lequel il redoutait les caprices du roulis. Enfin la baronne de Laroche coiffée d’un béguin de velours noir, jolie à ravir dans son « tailleur » de voyage.

Depuis, la mort a passé, fauchant à son gré les jeunes têtes superbes. Latham tué par des buffles sauvages au fond du Soudan, la baronne le corps fracassé par une chute d’avion, et tant d’autres de mes compagnons de voyage à jamais endormis du sommeil dont on ne sort pas.

Cependant, à Héliopolis, leur mémoire demeure comme une présence miraculeuse. Pour les simples qui contemplèrent leur vol audacieux, ils incarnèrent cette chose inouïe : des hommes-oiseaux ! Beaucoup de Bédouins et de fellahs n’étaient pas bien sûrs que ces Franghis audacieux, ne fussent point les envoyés du diable.

Aujourd’hui, Héliopolis s’est agrandie encore. Aux villas superbes sont venus se joindre des immeubles modernes où de nombreuses familles cairottes trouvent des logements plus vastes et plus salubres que dans la capitale même, Un tramway, élégant autant que commode, amène les voyageurs en dix minutes du Caire à Héliopolis.

Un établissement semblable au Luna Park parisien et portant le même nom, attire chaque jour un grand nombre de flâneurs avides de distractions, et, comme en tout pays musulman, les femmes y ont leurs jours spéciaux. On peut voir alors un peuple de belles hanems suivies de leurs servantes et de leur nombreuse progéniture se livrer aux plaisirs des montagnes russes ou autres divertissements modernes. Naturellement, là comme partout, le cinéma est roi, et les mânes de Platon comme ceux de ses maîtres les prêtres d’Ammon-Râ doivent tressaillir d’indignation aux facéties de Fatty ou de Charlot.

Enfin, pour que rien ne manque aux habitants de la nouvelle cité, nos Pères français des Missions africaines de Lyon ont édifié une église, copie en miniature de Sainte-Sophie de Constantinople, qui ne dépare point le style tout particulier de l’endroit.

Mais, quel que soit le progrès européen, et si beau que se montre l’ensemble de la cité merveilleuse, Héliopolis lutterait en vain contre la puissance de son maître, le désert ! Il règne là en souverain despote et superbe, que rien au monde ne saurait soumettre. On le sent à l’haleine brûlante qu’il dégage, sitôt le jour levé… au froid glacial des nuits, à la splendeur des aurores et des crépuscules du soir, au sable qui, malgré tous les soins, envahit les demeures et brûle les yeux. Surtout on reste écrasé par sa puissance quand, devant quelque magnifique coucher de soleil tel que l’on n’en voit que là-bas, les yeux se laissent ravir par la magie du paysage qui se déroule du côté des Pyramides. Elles émergent dans le lointain, grandes comme le passé lui-même de cette terre d’Égypte immuable et sereine dans sa majesté profonde. D’un rose tendre dans le ciel d’or pur, elles se dressent, découpant leurs lignes dures parmi les bouquets de palmiers des isbehs voisines, tandis que le Nil, très loin, déroule les spirales de ses eaux grises. Une paix profonde descend sur les êtres, le monde actuel cesse d’exister, on se trouve reporté aux premiers âges du monde, alors que les pasteurs étaient rois. Et si d’aventure quelque syrinx fait entendre sa plainte éternelle, l’illusion est complète, l’âme s’endort dans un recul délicieux.

DAMIETTE ET RASS-EL-BAHR