Rass-el-Bahr signifie, en arabe, tête de la mer. Pour y arriver du côté de la terre, il n’existe qu’une ligne, celle de Damiette.
Après avoir quitté Tantah, le train spécial à cette route (quel train et quelle route !) s’engage dans les champs de maïs et de coton, traverse Méhallet-Roh puis Méhallet-el-Kébir, Kaff-el-Battir[24] célèbre par ses pastèques, et après cinq heures de poussière et de soleil, le voyageur arrive enfin près des lacs où l’air fraîchit. On côtoie ces lacs durant quarante minutes environ, et tout à coup, dans la clarté radieuse du soleil d’été, paraît Damiette. La ville de saint Louis demeure à demi cachée par une forêt de palmiers de l’effet le plus pittoresque ; à cette époque, les arbres sont chargés de dattes et les bouquets de ces fruits, suspendus en grappes jaune d’or ou rouge sanglant, tranchent joliment sur le vert sombre des panaches que la brise secoue d’un balancement harmonieux.
[24] Textuellement : Village des pastèques.
La gare, de très petite apparence, se trouve hors la ville, dont elle est séparée par le fleuve, et disparaît sous les dattiers.
D’innombrables barques à voile sont là, à l’affût des voyageurs, assez rares cependant.
Au bord du Nil la cité se dresse, étrange, unique entre toutes les villes d’Égypte.
Les touristes, avides de curiosités, qui se pressent chaque année du Caire à Louqsor sans se soucier des nombreuses merveilles qu’ils laissent derrière eux, ne se doutent pas du charme spécial de cette ville à demi détruite qui, aux yeux étonnés qui la contemplent, ne rappelle rien. Le port à lui seul présente un tableau des plus saisissants avec ses maisons croulantes, bâties hardiment en demi-cercle dans le lit même du fleuve, et son quai où se trouvent la poste, deux cafés, une pharmacie grecque et quelques maisons, dont la modernité tranche sur les tons brunis et l’aspect délabré de tout le reste.
Parmi ces vieilles demeures, palais ou masures assises dans l’eau, une surtout retient les regards : haute de trois étages, presque en ruines, à moitié couverte par une treille où feuilles et fruits se livrent en liberté aux arabesques les plus capricieuses, montant, descendant, festonnant du rez-de-chaussée aux terrasses.
Cette nature en fleurs parant ces ruines, ce tableau féeriquement éclairé par un soleil ardent, un ciel admirable de limpidité, m’ont laissé un ineffaçable souvenir.
Si le port est d’un coup d’œil agréable, on ne saurait en dire autant de l’intérieur de la ville. A peine a-t-on franchi les premières rues, que l’odorat se trouve désagréablement surpris par une exagération de senteurs étranges, où le relent spécial aux quartiers arabes se trouve augmenté d’un parfum de fessikhs (poissons salés à demi pourris), de saumures et d’eau croupie ; à chaque carrefour, de vrais lacs d’eau stagnante attirent les regards et forcent les passants délicats à porter plus loin leurs investigations. Et pourtant, malgré le fessikh, malgré les mares fétides, malgré les enfants sales, les chameaux et les ânes qui encombrent tout, on poursuit sa route, attiré en dépit de soi par ces constructions bizarres, par ces demeures qui, à l’imitation de celles de Rosette, ont conservé leurs colonnes superbes, monolithes de granit dont quelques-uns gisent pitoyablement au milieu des rues, barrant la route en s’effondrant, dernier vestige de la magnificence passée.