Bien curieuses, les portes qui ferment ces demeures aujourd’hui vides ; massives, d’une seule pièce, elles restent absolument tapissées d’énormes clous et de barres de fer.

Ces portes, comme celles de Rosette, datent du XVIIe siècle, lors de la défense de ces deux villes contre les attaques des Mamelucks.

Au dire des plus anciens habitants, il ne se passait alors pas de jours sans qu’une incursion ne fût à craindre. Les familles en état de siège vivaient barricadées derrière leurs vantaux de prison, qu’une autre porte séparait du harem et du salamlek. De nombreuses meurtrières pratiquées dans les murs attestent encore la vérité de ces récits.

Au milieu de ces choses d’autrefois, la vie et le commerce modernes jettent une note gaie. A côté d’un amas de colonnes effritées, un cordonnier grec tire gaiement son alène et siffle un air de son pays en coulant, de temps à autre, un regard ému sur deux chromos représentant le roi Constantin et la reine Sophie. Plus loin, des tailleurs fellahs cousent gravement, à l’aide de machines perfectionnées. Voici une mosquée toute neuve, éblouissante de propreté et de fraîcheur, ouvrant sur deux rues, laissant voir sa cour immense pavée de marbre noir et blanc, au milieu de laquelle un jet d’eau s’élance, inondant de sa gerbe humide un superbe latania. Et de loin en loin des fûts de menuiserie d’un travail charmant s’étalent et forment comme un cloître très propre et très gai. A l’ombre des piliers, de graves Arabes sont accroupis, leur chapelet d’ambre aux doigts, marmottant des prières qu’ils accompagnent du balancement inévitable cher aux fils de Mohamed.

Arrivés à midi à Damiette, après des tours et des détours sans nombre, trois heures de marche au grand soleil, nous nous retrouvons devant la pharmacie, lieu d’élection de toutes les villes de l’intérieur. On nous offre du sirop de tamarin que la chaleur excessive nous fait trouver délicieux, puis, comme je m’informe des monuments d’autrefois, on m’indique une mosquée datant du IXe siècle et presque intacte. Mais la mosquée se trouve à deux kilomètres, nous sommes très las, il fait très chaud… comment faire ?

Nous arrivons enfin à nous procurer l’unique voiture de Damiette, un pauvre vieux coupé jadis élégant, gardant sur ses panneaux brisés et salis la pâle empreinte d’une couronne de prince. Les portières tombent, les coussins perdent leur coton, les glaces demeurent absentes. Néanmoins, nous nous décidons à affronter les dangers de l’entreprise, et après un élan inquiétant du cheval attaché à ce véhicule, nous partons.

Bientôt, devant nous, la route se rétrécit, les magasins se font plus rares, les ruines plus nombreuses… Voici une maison croulante, encore habitée cependant… Par une sage prévoyance, les vitres, en plusieurs endroits, furent remplacées par des chiffons. Des têtes de négresses se montrent, curieuses, effarées… La maison a dû être belle pourtant ! Devant la porte, une colonne de granit vert, renversée, sert de banc à une ribambelle de gamins ébouriffés, sales et très laids ; une fillette, plus hardie que les autres, s’approche de nous et nous crie « bonjour » d’un petit air insolent et gouailleur qui en dit long sur l’élégance de notre équipage.

Les rues deviennent si étroites que nous craignons à chaque instant d’y laisser notre voiture. La température s’en ressent : une fraîcheur de cave monte de ces hautes murailles qui nous étreignent, nous donnent la sensation d’errer parmi des tombeaux. A mesure que nous avançons vers la campagne, les enterrements se succèdent avec un entrain qui m’étonne ; j’en compte cinq en quelques minutes. Le cocher m’explique que nous approchons des nécropoles.

L’on meurt beaucoup à Damiette, en ce moment ! La fièvre typhoïde fait sa visite annuelle… le mauvais état sanitaire et l’humidité l’entretiennent dans la ville.

Voici le cimetière ! Sans enceinte comme tous les les cimetières musulmans, il dresse ses tombes de terre et de plâtre également orientées vers La Mecque, la plupart lamentablement abandonnées. J’y remarque une profusion d’aloès plantés raides, au milieu même des tombes, et poussant dru.