A côté, s’élève une masure entourée d’un balcon de bois où croissent de pauvres œillets et deux plantes de rue[25] dont l’odeur âcre monte jusqu’à nous : c’est là qu’habite le cheik chargé d’entretenir les tombes et de prier pour les défunts dont les parents peuvent le payer. Et cette bicoque affreuse, entre ses modestes fleurs et son balcon vermoulu, me paraît plus lugubre, plus funèbre encore que les mausolées qui l’entourent.
[25] La rue, fort estimée en Égypte, croît un peu partout.
Nous voici de nouveau en pleine campagne ; les palmiers s’élancent, le coton étale ses jolies fleurs roses, jaunes et blanches, et partout le Nil fait courir ses ruisseaux inondant la plaine de verdure et de fraîcheur. Ce riant tableau me console un peu de la tristesse du précédent, mais je n’ai pas le temps d’y reposer mes yeux. Voici d’autres tombes, absolument en ruines cette fois, et enfin la mosquée que nous sommes venus voir.
Bien curieuse en effet, cette mosquée datant du IXe siècle et conservant, après tant d’années, son étrange aspect d’autrefois.
Nous traversons d’abord une cour misérable où l’herbe croît comme à regret, mais que les lépreux et les éléphantiasiques encombrent. Tout ce monde de déshérités exhibe ses plaies, crie famine et poursuit le visiteur, forçant la pitié. J’ai compté sept lépreux qui, à eux tous, n’avaient pas dix doigts… ce souvenir seul me fait frissonner encore… Je leur ai demandé s’ils souffraient beaucoup, ils m’ont assuré que leurs douleurs étaient supportables, ils semblaient surtout affectés de la pauvreté à laquelle leur infirmité les condamne.
En Égypte, le peuple ne témoigne aucun dégoût pour ces sortes de misères : n’importe quel Fellah boira au même verre qu’un lépreux ou un galeux, sans manifester de répulsion. Chose surprenante et faite pour dérouter les hygiénistes, c’est qu’il est bien rare que ces imprudents aient sujet de s’en repentir. Ils vous diront tous : la lèpre est héréditaire, Dieu l’envoie à ceux-là seuls qu’il veut punir ou mortifier.
Les malheureux atteints de l’horrible maladie ne sont pas uniquement attirés par les quelques bakschiche[26] que les voyageurs pitoyables leur jettent de loin ; ils demeurent surtout soutenus par l’espoir d’une guérison que la tradition promet aux croyants.
[26] Pourboires, mais dans ce sens le mot peut être pris pour aumônes.
Cette mosquée est, en effet, privilégiée. Parmi les nombreuses colonnes, monolithes de granit dont chacun présente une couleur différente du plus remarquable effet, se trouvent deux fûts séparés entre eux par trente centimètres environ. Or, il est dit que l’homme assez heureux pour glisser son corps dans cet intervalle est sûr de voir s’ouvrir devant lui les portes merveilleuses du paradis.
Toujours d’après la légende, dans une de ces colonnes deux trous de la grosseur du doigt marquent la trace laissée par Saïda-Zénab, lors de son passage à Damiette. Celui qui enfoncera ses pouces dans ces trous sera délivré de tous ses maux.