Enfin, et ce n’est pas la moins curieuse pièce de la mosquée, voici une pierre de granit rose affectant la forme d’une colonne tronquée et rongée, tachée de sang dans toute sa hauteur ; à terre, tout autour, d’innombrables peaux de citron, sèches ou fraîches, gisent sur une mare de sang coagulé !… Voici l’explication qui m’est donnée par le cheik qui me sert de cornac :
Au temps où la peste ravageait Damiette, tous les cheiks se mirent en prières pour obtenir du ciel la cessation du fléau. Abou-Matt, le saint enterré dans cette mosquée fameuse, leur suggéra alors l’idée de cette singulière pénitence : faire lécher aux malades la pierre rose jusqu’à ce que cette pierre fût inondée de sang, jusqu’à ce que leur langue déchirée ne fût plus qu’une plaie affreuse, par laquelle s’échapperait tout le mal que le démon avait mis en eux.
Les fidèles obéirent. Non seulement les pestiférés, mais tous les malades des siècles suivants, religieusement vinrent sacrifier au vœu barbare du cheik mort.
La coutume existe encore ; seulement les modernes, plus pratiques, ont ajouté le citron, que leurs prédécesseurs n’avaient point prévu. Grâce à une légère friction de citron sur la langue, le sang arrive immédiatement et le vœu est accompli. Le martyre d’autrefois n’est plus qu’un antiphlogistique, remplaçant la saignée ou les sangsues.
Tout autour de la corniche et dans les bas-reliefs ornant les murs, je découvre, encore très lisibles, des inscriptions en lettres couphiques gravées dans les bois et qui furent dorées ; ces inscriptions ont résisté à dix siècles et restent, à l’heure actuelle, la chose la mieux conservée du monument.
La chaire (minbar), en partie détruite, est d’un travail précieux, vrai tour de dentelle, bijou de l’art arabe sur lequel le temps achève son œuvre et dont il ne restera bientôt plus rien.
Et devant ces merveilles qui s’en vont en ruines, cette cour où ne croissent plus que deux pauvres ricins, je songe malgré moi à la splendeur de ce temple magnifique, aux cheiks superbes qui venaient le visiter et dont ces mêmes murs ont entendu les prières… Je me figure cette cour (aujourd’hui si misérable avec son cortège de lépreux), alors dans toute la grâce de sa beauté triomphante ; je revois ces colonnes de granit rose, ces bas-reliefs de marbre, ces bassins qui jetaient la fraîcheur grâce à la poussière humide de leurs jets d’eau, dont les pierres avoisinantes gardent encore l’usure. Et le souvenir du passé glorieux, au milieu du délabrement présent, m’attriste au point que c’est presque avec bonheur que je remonte en voiture, pour aller voir l’arbre aux clous.
Là, rien d’antique, si ce n’est l’arbre lui-même. Il porte cent cinquante ans ! C’est un sycomore superbe, étendant son ombre dans la plaine ardente ; et comme il demeure le seul abri contre la chaleur tropicale, une nombreuse société de laboureurs entoure son tronc et se livre, sous son feuillage, à un sommeil que n’interrompt même point notre passage.
Sur une hauteur d’un mètre cinquante, l’arbre est sillonné de clous, dans la moitié de sa largeur.
L’arbre aux clous, « l’arbre du supplice » comme l’appellent les fellahs, n’est plus aujourd’hui qu’un souvenir, mais, dans la mémoire des octogénaires, semble encore la plus horrible réalité.