Qu’on se figure l’Occident splendidement éclairé par le globe de feu à demi disparu, ne laissant à l’horizon qu’un embrasement, une traînée de flammes ardentes, tandis que dans la voie contraire, la nuit déjà épaisse noie la terre d’ombre, chassant la lumière, comme l’aile grise d’une chauve-souris monstrueuse éteint un flambeau.
La voile se gonfle, notre barque glisse, et à part quelques coups de tangage occasionnés par deux courants réputés dangereux, nous goûtons deux heures de navigation idéale.
La troisième heure est moins agréable ; l’eau douce commence à se mêler au flot marin, de nombreux dauphins font de l’exercice autour de nous, notre bateau roule comme en mer.
Maintenant, dans la nuit claire, le phare de Rass-el-Bahr projette son feu tournant, et nous guide vers ce point où jadis s’embarqua le roi de France en 1252, et où nous allons aborder.
Ici, le Nil a trente mètres de profondeur, aussi le courant nous oblige-t-il à de terribles bordées. Voici la tour de Saint-Louis, le fort Napoléon bâti par nos soldats lors de l’expédition d’Égypte, et enfin la plage de Rass-el-Bahr où nous débarquons.
Damiette, la ville tant de fois nommée, présente cette particularité que ses habitants ont vu se produire, à travers les siècles, ce même phénomène qui caractérise Aigues-Mortes. La mer s’est retirée au point de créer, à une grande distance de l’ancien littoral, une nouvelle plage qui, s’étendant en longueur entre le Nil et la mer, forme la presqu’île appelée Rass-el-Bahr (Tête de la mer).
C’est là que la mode, et aussi la nécessité de fuir les chaleurs, a fait installer comme un embryon de station balnéaire.
Pendant l’hiver, cette place n’a rien de particulièrement séduisant. La langue de terre qui sépare le fleuve de la Méditerranée est inondée par les vagues ; le niveau du Nil s’abaisse, les barques prennent le chemin de Damiette et les rares voiliers, porteurs de coton ou de bois de chauffage, qui font la route de Syrie en Égypte, rompent seuls la monotonie du paysage.
Mais l’été, quelle transformation !… Dès le mois de juin, les huttes se dressent, affectant chacune une forme, une distribution spéciale, selon le caprice du propriétaire. Aussitôt les baigneurs s’installent.
Ces huttes, faites de bambou et de paille tressée, supportées par de solides piquets, possèdent toutes un vaste salon, sorte de vérandah ouverte à la fois sur le Nil et sur la mer, qui permet aux promeneurs de plonger dans l’intérieur des habitations, et d’assister au repas de la famille.