Cet usage qui, en Europe, semblerait fort déplaisant, et choquerait même au Caire ou à Alexandrie, paraît ici tout à fait charmant.

Il est dit qu’à Rass-el-Bahr toute étiquette doit être bannie, toute gêne absolument écartée ; chacun vit à sa guise.

Cette règle, une fois établie, permet aux jeunes gens de se pavaner jusqu’à midi, même un peu plus tard, en pantalon court, jambes nues, chemise de soie ou de flanelle serrée à la taille par une ceinture aux vives couleurs, large chapeau de paille, costume original qui sied bien à leur type et qui les fait ressembler à de jeunes Masaniello…

Si, passant le soir devant les paillottes, le promeneur regarde bien, il apercevra quelque ombre blanche au bord de l’eau, guettant la barque prochaine. Ses oreilles se laisseront ravir par la mélodie facile mais harmonieuse que lui apporteront du large la mandoline ou la guitare.

Ah ! les belles nuits !… les radieuses, les divines nuits de Rass-el-Bahr !… Toutes les huttes, brillamment éclairées, faisant de ce coin d’Égypte comme une petite Venise au bord du fleuve, tandis que là-bas la voix de la mer, grondant en sourdine, berce les sérénades et les folles chansons !

Les dahabiehs amarrées forment de grandes masses noires, pareilles à des monstres endormis, tandis que les barques, les jolies barques si coquettes, voiles au vent, glissent dans la paix tiède du soir d’été…

Dans sa haute tour de fer, le phare tourne sans relâche, montrant et voilant sa vive lumière, comme étonné d’éclairer tant de vie et tant de gaîté.

Vue au grand soleil, la plage perd un peu de sa poésie, mais non de son étrangeté.

L’ensemble des huttes donne l’apparence d’un village cambodgien.

Un peu en aval des paillottes, s’étalent les magasins construits sur un unique modèle. Voici la boutique du marchand de légumes, celle du boulanger, celle du boucher servant à la fois d’abattoir et de boucherie ; ceci ne fait pas la félicité du voisinage, mais le Nil est si près, l’odeur des algues si puissante, que les autres senteurs en semblent atténuées. Voici enfin deux hôtels, à la fois cafés et restaurants, étalant leurs tables jusqu’au fleuve.