Deux nègres et un chétif Syrien aux cheveux jaunes desservent le plus achalandé de ces établissements, celui qui possède la Poste, éternel sujet de discorde entre les deux propriétaires depuis que la station fut créée.

A l’époque où je visitai Rass-el-Bahr, l’hôtel Mira-Nilo détenait le privilège de distribuer la correspondance et d’héberger la meilleure société. Alors aussi, dans le fond de la vérandah, sur la paille formant muraille, deux chromos superbes représentaient le khédive Tewfick et le général Boulanger, faisant face à Sarah Bernhardt et à la reine d’Italie. Sur un côté, Sadi Carnot, dans un cadre rose, souriait aux consommateurs.

Ces figures provoquèrent chez moi un léger étonnement, augmenté par une audition de : En revenant de la revue, chanson mise à la mode par Paulus et déjà oubliée à Paris, chantée à tue-tête sous nos fenêtres le soir de notre arrivée.

Vraiment, était-ce la peine de venir de si loin pour se croire à Montmartre ou aux Batignolles !

Les deux attractions de Rass-el-Bahr sont la pêche et surtout la chasse.

La pêche, absolument miraculeuse pendant la crue du Nil, occupe les matinées des mois de grande chaleur : pêche au filet, à la ligne et même en bateau, bien particulière celle-ci, car il suffit de frapper légèrement le bois de la barque pour voir le plus souvent les poissons sauter à l’intérieur. Dans l’espace d’une heure, le fond du bateau est plein jusqu’au bord.

En septembre, ce n’est plus dans le fleuve, mais sur le lac Menzaleh situé à trois kilomètres, que les poissons se donnent rendez-vous. Là, grâce à un système de filets juxtaposés, c’est par milliers qu’on les recueille.

La chasse semble plus appréciée des baigneurs et des touristes. Dès les premiers jours de septembre, les cailles, les bécassines, les huppes, les tourterelles abondent. Les cailles surtout semblent innombrables. Il suffit d’un simple filet tendu à quelques pieds du sol, pour en prendre chaque jour des centaines.

La plage, dès ce moment, n’est plus qu’un vaste champ à pièges, fort désagréable à parcourir. Ces pièges consistent en microscopiques huttes de roseaux et de feuillage, percées de deux ouvertures dont l’une est couverte d’un filet très tendu, et large de vingt-cinq centimètres environ. La caille pénètre par l’ouverture libre, se repose un instant puis, voulant sortir par le fond, se prend le cou aux mailles du filet d’où on la retire vivante. Ce procédé permet de les envoyer en Europe dans des cages spéciales. C’est un des revenus les plus productifs de la ville de Damiette.

Mais les vrais chasseurs dédaignent cette façon, par trop facile, de se procurer du gibier, et dès cinq heures du matin c’est un vrai concert de coups de fusil ; on se croirait au tir.