—Je sais que ça ne prend pas, répliqua l'homme; j'en étais sûr. D'ailleurs j'en ai assez de dire à tout le monde que ce n'est pas mon chien, personne ne me croit.
—Mais alors pourquoi vous promener partout avec lui, si ce n'est pas votre chien? qu'a-t-il donc de si attrayant?
—Je ne me promène pas partout avec lui: c'est lui qui se promène avec moi. Il m'a rencontré ce matin à dix heures et depuis ne me lâche plus. Je croyais m'en être débarrassé après mon entrée chez vous. Je l'avais laissé à plus d'un quart d'heure d'ici, occupé à tuer un canard. Je m'attends à ce qu'on veuille m'obliger à payer aussi ce dégât, lors de mon retour.
—Avez-vous essayé de lui lancer des pierres? demanda Harris.
—Si j'ai essayé de lui lancer des pierres! répondit l'homme avec mépris. Je lui ai lancé des pierres jusqu'au moment où mon bras n'en pouvait plus; mais il croit que j'en fais un jeu et me les rapporte toutes. Je traîne cette sale brique depuis bientôt une heure avec l'espoir de pouvoir le noyer, mais jamais il ne s'approche suffisamment de moi pour que je le saisisse. Il s'assied toujours à au moins six pouces hors de ma portée et me regarde, la gueule ouverte.
—C'est une des histoires les plus comiques que j'aie entendues depuis longtemps, dit l'hôte.
—Heureusement que cela amuse quelqu'un! grommela l'homme.
Nous le quittâmes qui aidait l'hôte à ramasser les objets cassés, et continuâmes notre chemin. A une douzaine de yards de la porte le fidèle animal attendait son ami. Il semblait fatigué, mais content. C'était apparemment un chien aux fantaisies brusques et bizarres, et nous craignîmes à ce moment qu'il ne se sentît pris d'une affection soudaine pour nous. Mais il nous laissa passer avec indifférence. Sa fidélité envers cet homme qui ne lui rendait pas la pareille était chose touchante et nous ne fîmes rien pour l'amoindrir.
Ayant achevé notre tour de Forêt Noire à notre entière satisfaction, nous nous acheminâmes sur nos bicyclettes vers Munster, par Vieux-Brisach et Colmar, d'où nous commençâmes une petite exploration vers la chaîne des Vosges où l'humanité s'arrête; du moins telle est l'opinion de l'empereur d'Allemagne actuel. Vieux-Brisach est une forteresse, construite anciennement parmi les rochers, tantôt d'un côté du Rhin, tantôt de l'autre (car le Rhin dans sa prime jeunesse ne semble pas avoir bien su trouver son chemin), qui a dû, surtout dans les temps lointains, plaire comme résidence aux amateurs de changements et d'imprévu. Qu'une guerre fût déclarée pour une cause quelconque et contre n'importe quels adversaires, Vieux-Brisach en était toujours. Tous l'assiégèrent, la plupart des peuples le conquirent; la majorité d'entre eux le perdirent à nouveau; personne ne parut capable de s'y maintenir. L'habitant de Vieux-Brisach n'a jamais été à même d'affirmer avec certitude de qui il était le sujet et de quel pays il dépendait; subitement devenu français, il avait à peine eu le temps d'apprendre assez de français pour savoir payer ses impôts que déjà il devenait autrichien. Le temps qu'il s'appliquât à découvrir ce qu'il fallait faire pour être un bon sujet autrichien, il s'apercevait qu'il ne l'était plus, et se voyait sujet allemand; mais dire auquel des douze Etats il appartenait resta pour lui un problème insoluble. Un matin il se réveillait catholique fervent, le lendemain protestant. La seule chose qui dut donner quelque stabilité à son existence était la nécessité uniforme de payer chèrement le privilège d'être ce qu'il était pour le moment. Mais quand on se met à réfléchir à ce sujet, on s'étonne qu'au moyen âge les hommes, sauf les rois et les percepteurs d'impôts, se soient donné la peine de vivre.