On ne saurait comparer les Vosges aux monts de la Forêt Noire, quant à la beauté et à la variété. Pour le touriste, elles ont pourtant sur eux une supériorité: leur pauvreté plus grande. Le paysan des Vosges n'a pas cet air peu poétique de prospérité satisfaite qui gâte son vis-à-vis de l'autre côté du Rhin. Les fermes et les villages possèdent à un plus haut point le charme des choses vétustes. Un autre intérêt que présentent les Vosges est ses ruines. Beaucoup de ses nombreux châteaux sont perchés à des endroits où l'on aurait pu croire que seuls les aigles aimeraient construire leurs nids. D'autres, ayant été commencés par les Romains et achevés par les Troubadours, ne présentent plus maintenant qu'un dédale de murs restés debout, couvrant de larges espaces et où l'on peut flâner pendant des heures.
Le fruitier et le marchand de primeurs sont des personnages inconnus dans les Vosges. Presque toutes les denrées qu'ils vendraient y poussent à l'état sauvage et le seul effort à faire pour les acquérir est de les cueillir. Il est difficile quand on traverse les Vosges de suivre à la lettre un programme, car la tentation de s'arrêter par une journée chaude et de manger des fruits est généralement trop forte pour qu'on y résiste. Des framboises—je n'en avais jamais mangé d'aussi délicieuses,—des fraises des bois, des groseilles en grappes et des groseilles à maquereau poussent à profusion sur les pentes des collines, telles les mûres sauvages le long des prairies anglaises. Le petit Vosgien n'a pas besoin de voler dans un verger, il a la facilité de se rendre malade sans commettre un péché. Il y a une quantité énorme de vergers dans les Vosges; mais vouloir s'aventurer dans l'un d'eux avec l'intention de voler des fruits serait une tentative aussi folle que celle d'un poisson essayant de se faufiler dans une piscine sans avoir payé son entrée. Naturellement on se trompe souvent.
Il nous arriva une après-midi d'atteindre un plateau après une montée rude, et de nous arrêter peut-être trop longtemps, mangeant probablement plus de fruits que nous ne pouvions en supporter; il y en avait une telle profusion autour de nous, une telle variété! nous commençâmes par quelques fraises attardées et nous passâmes aux framboises. Puis Harris trouva un arbre plein de reines-claudes déjà mûres.
—C'est je crois la meilleure aubaine que nous ayons eue jusqu'à présent, dit George, nous ferions bien d'en profiter. (Ce qui nous sembla de bon conseil.)
—C'est malheureux, objecta Harris, que les poires soient encore si dures.
Il s'en plaignit pendant un moment, mais quand plus tard je découvris quelques mirabelles d'une saveur tout à fait remarquable, cela le consola presque entièrement.
—Je crois, dit George, que nous sommes encore trop au nord pour trouver des ananas, j'aurais beaucoup de plaisir à manger un ananas fraîchement cueilli. On se lasse vite de ces fruits trop courants.
—Le défaut de la contrée, c'est qu'elle produit trop de baies et pas assez de gros fruits, observa Harris. Pour mon compte j'aurais préféré une plus grande quantité de reines-claudes.
—Tiens, un homme qui monte la côte, remarquai-je, on dirait un indigène. Il nous indiquera peut-être où trouver d'autres reines-claudes.