Nous leur enseignions comment guérir les chats atteints de convulsions. Je ne crois pas (et je ne croyais pas alors) qu'on puisse guérir de ses convulsions un chat. Si je possédais un chat sujet aux convulsions, je tâcherais de m'en défaire; je mettrais une annonce dans les journaux pour le vendre ou même j'en ferais cadeau à quelqu'un. Mais le devoir professionnel nous obligeait à donner des conseils à ceux qui en demandaient. Un imbécile nous avait écrit, nous suppliant de le renseigner à ce sujet; il me fallut toute une matinée de recherches pour me documenter. Je finis par découvrir ce que je cherchais à la fin d'un vieux recueil de recettes de cuisine. Je n'ai jamais pu comprendre ce que cela venait y faire. Cela n'avait aucun rapport avec le véritable sujet du livre. Ce livre ne contenait aucune recette pour accommoder un chat même guéri de ses convulsions et en faire un plat savoureux. L'écrivain avait dû ajouter ce paragraphe par pure générosité. J'avoue qu'il eût été préférable qu'il ne l'ajoutât pas; car cet épisode donna lieu à une correspondance longue et épineuse et entraîna la perte de quatre abonnés, sinon davantage. L'homme écrivit que, pour avoir suivi notre conseil, il lui en avait coûté un dommage de deux livres sterling à sa batterie de cuisine, sans compter un carreau de cassé et pour lui-même un probable empoisonnement du sang; inutile de dire que les convulsions du chat n'avaient fait qu'empirer. Et pourtant la médication était fort simple. Vous mainteniez le chat entre vos jambes avec douceur pour ne pas le blesser et avec une paire de ciseaux vous lui faisiez dans la queue une entaille nette. Vous n'enleviez aucune partie de la queue, deviez même bien prendre garde à cet accident: vous ne pratiquiez qu'une incision.
Ainsi que nous l'expliquâmes à notre homme, mieux eût valu procéder à l'opération dans un jardin ou dans une cave à charbon; un idiot seul pouvait imaginer de s'y risquer, sans aide, dans une cuisine.
Nous leur donnions des conseils sur l'étiquette: comment s'adresser à un pair d'Angleterre, à un évêque et manger élégamment le potage. Nous indiquions à des jeunes gens timides la façon de se tenir avec grâce dans un salon. Nous enseignions la danse aux deux sexes à l'aide de diagrammes. Nous résolvions leurs scrupules religieux et leur procurions un code de morale qui aurait fait honneur à des saints de vitraux.
Le journal n'eut aucun succès financier, étant de plusieurs années en avance sur son temps; aussi son état-major était-il limité. Mon département, je m'en souviens, comprenait: les «Conseils aux jeunes mères» (je les rédigeais avec l'assistance de ma propriétaire qui, ayant divorcé une fois et ayant enterré quatre enfants, me paraissait une autorité compétente, touchant toutes les questions domestiques); des «Avis sur l'ameublement et la décoration artistique d'un intérieur avec des dessins»; une colonne de «Conseils littéraires aux jeunes écrivains» (j'espère sincèrement que mes renseignements leur furent d'un meilleur profit qu'à moi-même); et notre article hebdomadaire «Propos amicaux à des jeunes gens», signé «Oncle Henri». Cet «Oncle Henri» était un être jovial, un bon vieux qui avait une expérience vaste et variée et qui était plein de sympathie pour la nouvelle génération. Il avait eu à lutter dans son jeune temps et avait acquis de profondes connaissances en toutes choses. Même encore maintenant je lis les «Propos de l'Oncle Henri» et, quoique ce ne soit pas à moi de le dire, ses conseils me paraissent bons et salutaires. Je me dis souvent que j'aurais dû suivre plus à la lettre ces «Propos de l'Oncle Henri»; cela m'aurait rendu plus sage, j'aurais commis moins d'erreurs et serais aujourd'hui plus satisfait de moi-même.
Une modeste petite femme qui habitait une chambre meublée du côté de Tottenham Court Road, et dont le mari était dans un asile d'aliénés, nous écrivait notre «Article sur la Cuisine», les «Conseils sur l'Education»,—nous regorgions de conseils,—et aussi une page et demie de «Chronique Mondaine», dans ce style personnel et vif qui n'a pas encore disparu entièrement, me dit-on, du journalisme moderne: «Il faut que je vous parle de la toilette divine que j'ai portée à Ascot la semaine dernière. Le prince C...—mais, là, je ne devrais vraiment pas vous répéter toutes les fadaises que ce garçon absurde m'a dites, il est trop fou, et la chère comtesse était, je le crains, quelque peu jalouse, etc., etc.»
Pauvre petite femme! je la vois encore dans sa robe d'alpaga gris rapée et tachée d'encre. Un jour passé à Ascot ou ailleurs au grand air aurait peut-être un peu coloré ses joues pâles.
Notre directeur, l'homme le plus effrontément ignare qu'on pût rencontrer, écrivait, en puisant dans une encyclopédie à bon marché, les pages dédiées aux «Informations Générales» et s'en tirait en somme très bien; pendant ce temps notre groom, assisté d'une excellente paire de ciseaux, collaborait à notre rubrique «Mots d'esprit».
On travaillait dur et l'on était peu payé; ce qui nous soutenait était la conscience que nous avions d'instruire et d'aider nos concitoyens. Le jeu le plus répandu, le plus éternellement et universellement populaire est de jouer à l'école. Réunissez six enfants, faites-les asseoir sur les marches d'un perron et promenez-vous devant eux, en tenant à la main un livre et une canne. Nous jouions à cela étant enfants, nous y jouons grands garçons et fillettes, nous y jouons hommes et femmes; nous y jouerons encore, quand chancelants et penchés, nous nous acheminerons vers la dernière demeure. Jamais, nous ne nous en lassons, jamais cela ne nous ennuie. Une seule chose nous contrarie: c'est la tendance qu'ont les six enfants à se lever à tour de rôle pour prendre en main livre et canne. Je suis sûr que la vogue du métier de journaliste, malgré ses nombreux déboires, réside dans le fait suivant: chaque journaliste croit être celui qui doit aller et venir, le livre et la canne à la main. Les Gouvernements, les Classes Supérieures, le Peuple, la Société, l'Art et la Littérature, ce sont les autres enfants, assis sur les marches du perron. C'est lui, le journaliste, qui les instruit, qui élève leur âme.
Mais je m'égare. J'ai rappelé tout cela pour expliquer l'aversion profonde qui m'empêche maintenant de fournir des informations pratiques. Donc revenons à notre point de départ.
Quelqu'un signant «Ballonist» nous avait écrit pour se renseigner sur la fabrication du gaz hydrogène. Ce n'était pas difficile à fabriquer, autant que je pus en juger d'après ce que j'en avais lu au British Museum; je prévins cependant le susnommé «Ballonist» de prendre toutes sortes de précautions contre un accident possible. Qu'aurais-je pu faire de plus? Dix jours plus tard nous reçûmes au bureau la visite d'une dame au teint coloré qui tenait par la main ce qui selon son explication était son fils, âgé de douze ans. La physionomie de ce garçon était inintéressante à un degré positivement remarquable. Sa mère le fit avancer et lui enleva son chapeau. Je pus alors saisir le pourquoi du geste. Il n'avait pas trace de sourcils et rien ne subsistait de ses cheveux, sauf une ombre grisâtre, poussiéreuse, faisant ressembler sa tête à un œuf dur dépouillé de sa coquille et saupoudré de poivre noir.